lundi 28 novembre 2011

Retour du furien

“O condicionem miseram non modo administrandae verum etiam conservandae rei publicae”
The preservation of the republic no less than governing it; what a thankless task it is.
Cicero, speech, 9 November 63BC

Il est 6 heures. L’heure où la vermine de Bandung s’éveille. L’heure du crime où des hommes vêtus de noir commencent à descendre en groupes diffus les artères de la ville.
La haut, en zoom vertical, des nuages sombres s’amoncellent et déjà sur le volcan des éclairs illuminent des champs de thé peuplés à cette heure de fantômes.
Il ne faut pas s’attarder ici et là-bas, ainsi que nos pas avancent au rythme incertain du tonnerre ou des grognements lugubres 10 km au dessus.
C’est au milieu d’une allée sombre en contrebas de Sangkuriang que nous rencontrons les VIE pour une interview surprise. Ces gens venus de France et frais émoulus de Grandes Ecoles d’Ingénieur connaissent la réalité, la froide réalité qui nous force à revoir nos soupçons et nos pensées sur ce qui se passent dans l’hexagone.
Attachez vos ceintures, cela va décoller.










Bandung, on parle de Bandung dans les livres d’histoires. Comment avez-vous lié cette réalité au présent ?

PMC : En tant que VIE, nous avons (je parle pour nous 2) été préparés, durant de nombreuses heures d’étude, puis de stage ; nous avons été préparé à survivre en milieu hostile. Nous n’appartenons pas à une élite, nous ne sommes pas des surhommes, mais nous nous rapprochons des chevaliers du moyen âge, et notre monture est la modernité ; nous surfons sur les hautes technologies et sommes les enfants de Bill Gates. Un jour, que je me baladais au KP2 un Indonésien moyen, 5 feets, 80 pounds, m’a interpellé autour d’une FAI vérolée par un outillage qui le fut encore plus ; et là je me suis surpris dans la force et le self-control en lui renvoyant le plan, et lui disant, en dalam bahasa indonesia, langue que je maitrisais après quelques semaines ici. Le plan s’est moi. A l’égale du Parrain de Scorcèse, je me suis découvert dans l’action.

JJ : Bandung est une ville à taille humaine. Les gens vaquent à leur occupation avec précision : ici des vendeurs de Warung, là-bas des rues bondées du matin au soir, à 18 :00, les minarets où sortent des chants musulmans, la nuit des feux de rue qui gèrent les détritus de la journée. Bref, un caléidoscope de comportements qui ont de quoi surprendre. Pourtant, les habitants, malgré la pauvreté, malgré la richesse, sourient, aiment sourire. Nous savons toute l’histoire enterrée dans le sol de Bandung, sous nos pieds des cadavres et des mémoires enfouies. Et, pourtant, nous vivons un présent qui peut sembler plus difficile à bien des égards en comparaison d’il y a 20 ans, mais ce n’est qu’illusion, et en cela je rejoindrais PMC ; cette ville est faite pour nous et notre modernité.












Etes-vous gêné, aux entournures, de vivre parmi des expatriés antagonistes : pionniers-modernisateurs ?

PMC : Je comprends la subtilité de cette question, mais pas le timing. J’oserai la métaphore suivante avec John Rambo, qui après avoir vécu le Vietnam vivra l’enfer dans son pays.
Je ne suis pas entouré de Colonel Trotman à la solde d’une armée régulière d’entreprise, je n’imagine du tout les champs de mitraille lorsque je pousse les FAI, je ne me gratte pas le crane avec une lame en pensant à Marlon Brando dans Apocalype Now, lorsque j’ouvre une FT. Non, nous sommes les producteurs, réalisateurs, scénaristes d’un film aux grands effets, car en tant qu’humain, nous possédons ce grain de folie à la française qui caractérise et nous libère des contingences. Ainsi, nous aussi nous sommes antagonistes, et libres de nos gestes en Indonésie.

JJ. Nous vivons cette aventure de Volontaire en Industrie à l’Etranger avec maturité et certitude. C’est une chance d’être dans ce pays. L’accueil est formidable, tout reste à créer.


Qu’est ce que la liberté ?

JJ : Je vois autour de moi des gens qui sont en prison. Une prison, certes magnifique, avec des murs dorés, des chemins pavés, des écrans 3D, des outils de communications derniers cris, des connections à BrainBook, des FacesBerry dans une main, ou encore des plannings serrés. En prison, on n’est pas libre. On peut être aussi emprisonné dans les livres et les rires des Indonésiens. La liberté est autre chose, peut-être un billet d’avion où l’on écrirait la destination à la dernière seconde.

PMC : La liberté est sans doute d’être dans l’œil du cyclone et de temps en temps de plonger dans le courant à une vitesse inimaginable ; là on ressent la vie, on la touche, elle nous transforme et nous grandit. Etre libre à Bandung, cela existe. Je respecte ceux qui sont libres et nous offrent ne serait ce qu’un millionième de leur liberté. C’est le courage.
La liberté est cette magnifique brune pulpeuse au coin du bar à qui vous offrez cette coupe de Champagne Clicquot 1912.












Parlez nous de votre weekend en océan Indien.

PMC : Là-bas, la mer est dangereuse et des rouleaux sombres déferlent sur la plage, en profondeur ce sont des lames de fond qui vous emportent au large. Pour avoir déjà vécu et survécu à ces courants mortels, je sais comment réagir : se laisser emporter puis au bout d’une vingtaine de seconde remonter.
Le Vendredi soir sur la plage, nous avons assisté à un orage fantastique de la plage : flash sur flash. Le Lundi sur le Jakarta Post, nous apprîmes qu’une tornade dévasta 900 maisons à Sukabumi située à une cinquantaine de km.
Enfin, l’océan indien de ce coté de l’Indonésie est peuplé de monstres et surtout d’une reine à la malédiction redoutée si bien que personne n’est habillé de vert
Je ne crois pas aux esprits même si Monique nous a parlé d’histoires étranges.

JJ : Il faut remercier Stéphanie et Sylvain pour l’organisation de ce weekend coloré. Nous y avons touché la réalité de l’Indonésie : 6 heures de route molle et cabossée pour 150 km,
Des camions porte-conteneur bouchant les routes à partir de 22h, des montagnes cisaillées par l’industrie du présent pour quelques claires raisons indonésiennes.
Et, pourtant le ressort fut agréable et en bord de mer.
Des panneaux nous ont surpris, comme celui nous avertissant des dangers de tsunami.
La nuit, des nuées de moustiques agressifs et résistants aux produits européens nous ont attaqués. Malgré tout, un weekend formidable.



Après 4 mois au sein de la structure Indo. Quelles sont d’après vous les conditions de la réussite du projet.

PMC : J’élèverai le débat en citant un gars du projet qui cite César de temps en temps : « Si tu veux la paix, prépares la guerre. ». Ainsi, la réussite du Projet, je pense, dépend de la ville elle-même, et à plus haut niveau du pays. Bandung sera-t-il capable de relever ses défis d’aujourd’hui et de demain : la circulation toujours plus dense, la population toujours plus importante, la misère et les inégalités sociales, la pollution endémiques.
Bandung possède t’elle cette capacité à la transformation. C’est la vraie question qui orientera la réussite du Projet. Nous pensons que cette ville aura la force de vaincre ses démons.

JJ : Difficile à dire. Peut-être, la lumière que nous avons dans les yeux, nous aidera à transmettre et fédérer les forces. Ce désir de création de lien devra être un désir d’avenir.
Je discutais l’autre jour avec un outilleur qui parle, à qui veut l’entendre, de sortir les kalachnikovs. Soyons sérieux la brutalité n’est pas un argument industriel ; je crois à la concertation et à l’écrit.

lundi 6 juin 2011

Double interview dans les Alpes de Ht Provence

“Mais les galaxies lointaines ne nous sommes perceptibles que si leur lumière arrive à nous atteindre. C'est-à-dire si leur vitesse par rapport à nous est inférieure à la vitesse de la lumière.”
H. Reeves. “Chroniques des atomes et des galaxies” 2007


“K. leva la main et l’image changea. Une étoile flambait solitaire au centre de l’écran. A cette distance, personne n’aurait pu dire que le soleil avait possédé des planètes ou que l’une d’elle avait disparu. Il resta longtemps à contempler le gouffre qui s’élargissait rapidement tandis que d’innombrables souvenirs s’éveillaient dans les dédales de son vaste esprit. Il salua silencieusement les hommes qu’il avait connus, ceux qui avaient essayé de faire obstruction comme ceux qui l’avaient aidé dans sa tache.”
Arthur. C. Clarke. “Les enfants d’Icare ” 1954


Un voyageur égaré en habit moderne et chapeau melon qui remonterait le Verdon jusqu’à son extrême limite départementale (je parle, vous vous en doutez des Alpes de haute-Provence, ou basses Alpes pour les vieillards cacochymes) tomberait sur un petit village étrange car abandonné : Ondres.
L’homme dont nous ne nous dévoilerons le nom par soucis de confidentialité, mais que nous appellerons ici Monsieur Marcellac serait alors étonné de découvrir un village désert de chalets emmanché d’une longue église elle-même habitée par les oiseaux de proie et sans doute quelques rongeurs gras.
Vous vous en doutez, Monsieur Marcellac n’a pas été attiré dans ces lieux isolés par quelque hasard ou convenance, mais plutôt pour entreprendre quelques affaires secrètes.
Ainsi, après une dizaine de km de marche à travers des paysages à couper le souffle : arbres déracinés sur des montagnes caillouteuses, cours de roche barrés par des langues de neige, précipices endiablés où s’engouffrent un vent d’une autre dimension, regard invisible des bêtes fauves, notre businessman arrive au lieu dit : « cabanes forestière du Pasquier », un refuge à 2100m dominé par le Grand Coyer (2693).
La nuit est tombée et un gigantesque feu scintille dans la vallée d’altitude, tel un phare perturbé et vacillant. Un autre homme est déjà là, silhouette émaciée, visage inquisiteur, assis sur une souche et grattant les braises à la recherche de quelques vérités ; derrière lui un molosse de garde est allongé et gratte une écorce, sorte de mélodie de craquement, grattage entre feu et chien. Pour les besoins de l’histoire, ce second personnage sera appelé Monsieur Bilousoni.
C’est là maintenant que nous effectuons notre double interview.






LCD: Pourquoi un tel rendez-vous dans un lieu si reculé de la civilisation
AM : Ce n’est pas le lieu qui compte le plus ici, mais l’instant précis. A l’époque (1998), lors de la conjuration des imbéciles à la Nouvelle-Orléans, le célèbre jazzman John Scofield voulait lancer un événement, qui devait devenir la référence de la contre-culture mondiale.
En fait, derrière le terme contre-culture, on place tout, n’importe quoi et son contraire, et surtout ce mélange des genres entre Religion, social, démocratie, libertés et culture ne peut générer que de la confusion. Si bien, que les forces médiatiques ont fini par avoir raison de la raison de notre raison et nos beaux idéaux. Je dis Chimère.
FB : L’endroit est en effet isolé et se prête à la réflexion et l’introspection. Nous ne sommes pas des rebelles, mais des gens engagés dans un univers où la parole et la communication sont les clefs. Ici, au bord du feu, les champs artificiels du virtuel ne nous perturbent pas ; ainsi nous restons hors des portables, ordinateurs, réseaux antisociaux et autre prison de l’esprit.


LCD: Que penser de la stratégie de l’OM pour la saison 2012-2011
AM : Il ne faut pas croire que toute la saison se jouera au mercato ; et comme Heinze, je suis colère à la pensée du précédent exercice perdu par un recrutement tardif, donc une non-adéquation des joueurs vis-à-vis du collectif.
En réalité, dans le sport, le rapport temps est tronqué ; ainsi l’on croit que l’action se joue dans le présent, alors qu’elle est répétition dans l’entrainement de gestes répétitifs, de situation instinctive en vue d’une réalisation. Une grande partie du match se joue avant le match, et les préparations deviennent aussi importantes que le fait sportif. J’imagine dans un avenir proche des joueurs s’entrainant en virtuel afin d’adhérer à la tactique collective ; le seul obstacle est de pouvoir donner du sens et de la réalité à ce virtuel, car naturellement l’esprit humain rejette ces vues de l’esprit. A partir de là, on peut imaginer les joueurs comme des interfaces physiques virtuelles jouer sur un terrain réel.
FB : Je suis relativement d’accord avec cette évolution ; mais je pressens le danger d’une deshumanisation des sportifs vers une primatisation de l’être, voire une animalisation. D’autre part, la stratégie du milieu sportif est de générer du spectacle à tout prix, et surtout du profit. Ainsi, les dirigeants vantent la construction d’un stade de 80000 places de plusieurs centaines de million d’euros comme un modèle économique vertueux. Mais, où est la vertu lorsque l’endettement s’étale sur des décennies, et la réalité d’un business partagé par un très petit nombre et alimenté par de l’argent à blanchir. Lorsque la bulle éclatera, la machine à laver s’arrêtera mais le sport continuera. Show must go on.


LCD: Comment voyez-vous l’évolution du binôme réalité/virtualité?
AM : Laissez-moi-vous parler d’évolution, faire évoluer les théories du pauvre Darwin et faire exploser sa tombe. Ainsi, l’humanité a commencé par le parler, l’imaginer, le rêver, avec une base d’expérience pratique afin de nourrir l’esprit et ainsi stimuler sa créativité. Ensuite, l’apparition de l’écriture a permis de stocker les expériences et les esprits de chacun, afin in fine de partager la connaissance, et ainsi de permettre une plus grande créativité, base des révolutions industrielles ; enfin aujourd’hui, l’avènement de l’informatique recentre l’humanité vers le virtuel et ne sublime plus le réel ; l’esprit devient son propre contenant, et petit à petit les frontières réels/virtuels naguère bien différentiées commencent à se mêler, et les réseaux sociaux virtuels se multiplient. Cette intrusion de la non-réalité dans la réalité n’a de conséquence que d’appauvrir l’être humain. Ainsi, je pense que nous allons vers une régression évolutive et un desséchement des capacités intellectuels de l’humanus.
FB : Nous ne prônons pas une interdiction de ces outils de synthèse, mais un control stricte. Il n’y a rien de plus dangereux que de pénétrer les esprits, on s’oriente vers un totalitarisme abstrait qui fait peur. Par exemple, serait-t-elle une idée folle d’interdire les téléphones portables, les connections web et les boites à images à une certaine catégorie de la population?
Evidemment, à l’exemple de l’usage des drogues, les verrous ne servent à rien, et le marché est plus puissant que les lois. Encore, une fois, ces substances virtuelles qui manipulent l’esprit ne peuvent être dissoutes par le législatif. Nous croyons en l’éducatif, mais aujourd’hui tirons la sonnette d’alarme.


LCD: Bulles, déclin de l’humanité, perte de créativité. Où sont les raisons d’espérer ?
AM : Les étoiles et la conquête spatiale, mon cher monsieur. Nous habitons sur un ilot de vie dans un désert galactique. Les astronautes ayant défiés la pesanteur ont vu notre planète de l’extérieur, et reviennent dans un certain état de choc, certains même tombent dans la folie de tant de rareté et de beauté.
Comprenez-vous bien que l’abandon des programmes spatiaux américains n’est pas seulement une économie pour la première puissance mondiale, mais une tragédie. L’humanité est faite pour s’élever au dessus et non se recroqueviller dans une caverne sur laquelle sont projetée des images, ses propres images. C’est là le véritable déclin d’une civilisation que de plonger sur elle-même, puis in fine de disparaître. La question est la suivante : Peut-on compter sur certaines nations émergentes pour prendre le relai et de relancer ces programmes ambitieux ?
FB : Je pense comme mon amie Monique de Bandung que les planètes du système solaire seront un jour à notre portée, mais les étoiles jamais dans notre configuration actuelle.



LCD: C'est-à-dire ?
AM : Tout simplement, nous n’avons pas encore effectué les sauts technologiques suffisants pour nous arracher facilement de notre gravité, et aujourd’hui l’accès à l’espace est excessivement cher et réservé aux nations. Et, ironie du sort, les sommes manquantes ont été avalées par la cupidité d’un système financier mondialisé qui aujourd’hui est prêt à imploser de nouveau.
FB : Tout comme, la Provence sera avalée par ce projet Iter qui auto-générera un trou noir.

LCD: Tout cela est plutôt sombre et peu optimiste ?
AM et FB (parlant en simultané) : Que tu sois d’accord ou pas, là n’est pas la question. Que tu sois isolé cette nuit dans la région la plus isolée de notre pays est une réalité. Que nous soyons armés en est une autre. Reformule.


LCD: Tout cela est plutôt fantastique et visionnaire. Un mot pour finir.
AM et FB : Rendez-vous pour notre prochain congrée à Bandung en Septembre 2011, pour le rassemblement des pays réellement alignés et virtuellement non-alignés.

vendredi 22 avril 2011

Ces escrocs de Carita

“At any instant
All solids dissolve, no wheels revolve,
And facts have no endurance
And who knows if it is by design or pure inadvertence
That the Present destroys its inherited self-importance?”
W.H Auden “For the Time Being” 1944

Par un matin de brouillard, d’orage et de pluie, cheminant sur une mer aux rouleaux larges et pesants au sud de l’ile de Java, j’ai pour la première fois entrevue la silhouette sombre et inquiétante du grand Krakatoa. Une pluie chaude cinglait mon visage depuis les quais où nous avions embraqué quelques vivres menus, jusqu’à cette apparition redoutable entre les nuées nuageuses et plus encore aujourd’hui à la réminiscence des souvenirs de ce week-end à Carita.
Tout commença ou plutôt débuta par un long voyage qui devait nous mener dans ces terres et mers hostiles ; à Bandung, une ville fière du milieu de Java réputée pour ses jardins et ses magasins bondés les week-ends de gens de Jakarta et leurs sous accrochés à leurs vices.
A Bandung, nous étions une poignée de français engagée dans une affaire des plus risquées, où des petites mains afférées indonésiennes remplissaient nos taches quotidiennes, tandis que nous prenions des risques pas toujours calculés à livrer notre marchandise, et quelques informations en échange d’espèces trébuchantes.
Ainsi, vers 16h, ce vendredi là, nous embarquâmes dans un mini-bus Cicaganti, le sourire aux lèvres et l’espoir d’une journée réussie en mer.
Les premiers kilomètres furent rythmés par une climatisation déréglée qui glaça la troisième rangée des voyageurs.
Comme convenu, la nuit tomba bien vite vers 18h, et sur Jakarta la circulation se fit plus dense et insidieuse. Nous nous arrêtâmes le cœur lourd dans un mauvais fast-food, qui nous laissa ce gout désagréable qu’on trouve à l’habitude dans ces nourritures légèrement putréfiées après quelques jours livrées à l’étalage et aux insectes volants bleus.
Cet effet nous permit de générer du positif, c'est-à-dire du temps. Celui passé à nous restaurer alors que les travailleurs de l’ombre d’un Jakarta livré à une circulation endémique s’accrochaient à des bus crasseux, dans leurs voitures aux vitres sombres dans le sombre, à cette haine de la circulation et de la pollution que seule peut comprendre la mante religieuse prête à tuer pour sa survie. Jakarta est une ville d’insectes, qui se lovent dans les senteurs de mazout et de noir de carbone. Ici, il y a autant de pots d’échappement que d’habitants, si bien que les fabricants de tels équipements devraient être pendus haut et court.
La suite du chemin fut plus simple, et les réverbères puissants et non économes de l’autoroute nous accompagnèrent encore sur une trentaine de kilomètre avant que nous atteignîmes les premiers contreforts de la campagne, à peine éclairés par des éclairs du large, et qui me firent penser à cet œuvre formidable d’A Barrico, Océan-Mer, et de ces quelques mots par exemple qu’il faut lire vite en retenant sa respiration :
« La mer, comme un souffle, qui se mêle à la terre, à la nuit, aux sons et à la parole.
Le jazz d’une ville presque de banlieue, l’anachronisme des warungs et des senteurs pourpres.
Le dynamisme et la folie d’un groupe où chacun possède sa conscience.
Jakarta du 20ème siècle, Jakarta du 21ème, ville qui tombe. ».
Bien vite, nous prîmes peur pour notre embarcation routière Cipaganti qu’elle devienne de fortune, lorsque nous longeâmes la cote, et ses routes défoncées, ravinées par des pluies torrentielles et travaillées par la circulation des camions-usines de la grande pétrochimie. Les caillasses volaient comme les coups de massues et des cailloux gros comme le point percutaient la carlingue à la vitesse du son ; ainsi que des pièges invisibles de trous profonds et abimes risquant à tout moment de nous faire sombrer dans un autre monde.
Nous arrivâmes au final à l’hôtel Sunset vers minuit, et fumes accueilli par Epoa, le maitre des lieux.
De stature trapue, l’homme portait une casquette effilée sur laquelle on distinguait nettement, malgré l’éclairage diffus de l’hôtel, des traces graisseuses sur un logo Nike. Cette casquette cachait une figure difforme et le sourire imaginaire de lèvres ayant été ouvertes par un coup de couteau. Le gars venait sans doute de sortir de prison, car à aucun moment il ne cessa de nous dévisager d’un air de défiance et de méfiance. Lorsque Epoa se présenta, nous reculâmes tous d’un pas, frappés par une odeur de poissons pourries et vérolés que son anglais strident et inarticulé distribuait aux alentours malgré le vent du large.
A cet instant, j’éprouvai pour la première fois de ma vie un mal de mer sur terre, sans connaitre exactement la profondeur de ce malaise.
Trainant les pieds, et boitant légèrement, Epoa nous amena d’une démarche désarticulée aux chambres, ou plutôt aux cahutes spartiates qui devaient nous accueillir 2 nuits durant.
A la porte, il s’arrêta pour souffler, et s’essuya la main droite sur sa chevelure argent, puis après un sourire de circonstance, glissa une main profonde dans la poche de son pantalon, pour sortir une sorte de mouchoir craquant, et une clef à l’inverse brillante et surement visqueuse. Vite, il fit tourner la serrure 2 fois et ouvra la porte en tapotant le mur à la recherche de l’interrupteur. Avant d’allumer, nous distinguâmes des formes grosses comme des doigts s’échapper dans toutes les directions de la physique. Sans doute des cafards énormes et rapides qui s’engouffrèrent dans les recoins cachés ou vers la douche, si bien qu’à la lumière, la chambre nous parut presque propre.
Je crois qu’à cet instant, tout être sain d’esprit et lucide aurait décidé d’abandonner les lieux et de transformer ce séjour de pêche en bain de repos sur les plages magnifiques de quelque hôtel de l’autre coté de la baie. L’effet de groupe, la fatigue des routes cabossée, ce gout indéfinissable de l’aventure qui fait prendre des risques insensés nous força à rester plier dans nos convictions, et nous fit connaître le bizarre, l’étrange et aussi hélas l’inquiétant.
Illustration photo :
Une réunion d’exam à Marseille en 92-93 avec une vue de la résidence universitaire sur le quartier du hareng. Des jeunes passent, une brique vole et un pare-brise éclate.
Un cours de phylosophasse début 90 et un professeursasse qui marche sur l’estrade de droite à gauche, de gauche à droite. Maladie de terre.
Début 90, un footing en ville, dans cette bonne ville de Béziers en été en préparation physique de pré-saison. Un joueur saute sur une voiture et bondit sur le pare-brise, le capot puis le coffre. Tôle tordue.
Fin des années 80, une partie de pêche dans le port de Sète près des pinardiers, des clochards remplissent leur bidon auprès des marins pécheurs, et soudain la canne se tord en un angle fermé puis se détend en décrochage. Odeur de vin.
85 peut-être vers 19h, à la grenouillère, une partie de pêche sans fin alors que des carpes énormes passe sous le soleil. Maladie de rivière.

Et si tout cela n’était que le fruit de l’imagination.

mercredi 30 mars 2011

De Marseille à Bandung

Alors que le ciel de Bandung s’éclaircit après les orages de pluie de la soirée, quelques lueurs blanches et noires crèvent l’épais tapis nuageux, miroir rougeoyant de la ville. Tout est calme ce soir, et quelques mobylettes au pot d’échappement trafiqué s’éloignent au loin, alors les bêtes de la nuit peuvent asseoir leur domaine et roder ici et là-bas.
Nous profitons de ce répit zébré d’éclairs menaçant et grinçant pour nous arrêter dans le parc à ciel ouvert d’Hegarmanah, et d’interroger Sylvain CC sur l’Indonésie, Bandung et tous ces sujets qu’on aborde que trop rarement. Ecoutons donc ses paroles.










Sylvain, avant d’entamer le propos plus en avant, pourriez-vous vous présenter ?

Je suis né dans la région marseillaise et suis un pur produit de la ville, plutôt de cette ville de caractère et de sang qu’on appelle Marseille. Ici, vous naissez avec la mer, sa présence est partout et réelle et nous donne ce sel de vitalité qu’on nous envie en France et plus loin encore. Très tôt comme tout bon marseillais, j’ai ressenti le besoin d’aller voir au large, visiter d’autres pays tel un Irlandais au chapeau qui marche, afin de m’enrichir des expériences de toutes ces cultures et de ces populations du monde entier. Tout cela pour en rapporter le meilleur pour ma ville. En fait, pour comprendre Marseille, il faut apprendre l’Asie, les Amériques, l’Inde, le monde arabe, la ceinture australe, et les iles lointaines balayées par les vents des pôles. Car, Marseille est une ville multiple et étrange.


Vous nous parlez avec une immense passion de cette ville. Pourquoi ?

Car ici, comme dans certaine ville qui pue l’Histoire, les murs possèdent un esprit, mais peut-être une âme, ainsi le marseillais échange tout au long de sa vie avec sa ville, c’est pour cela que même à Bandung, nous nous devons de porter les symboles de la ville. Par, ex un T-shirt de l’OM fera l’affaire, et surtout de parler de notre ville en positif afin de faire grandir cette idée. Car, comme l’a si bien dit Di-Caprio, il n’a rien de plus puissant du pouvoir et de l’argent qu’une idée. Tout au long de notre histoire, nous avons survécu à des calamités et toujours nous sommes restés droits dans nos bottes. Ainsi, en 935, les incendies de la St Bernardin ont dévasté tout le vieux port, et les flammes hautes comme des mas de cocagne furent aperçus jusqu’en Corse. En 1223, un hiver terrible s’est abattu sur l’Europe, et phénomène rare, la mer méditerranée fut prise sous les glaces pendant 8 semaines, ce qu’on sait moins fut qu’une épidémie de choleras a décimé au printemps suivant nos femmes et nos enfants. Et, pourtant, nous possédons dans nos gènes cette force qui nous rend plus fort lorsque l’orage approche puis gronde. Et, jamais, au grand jamais, nous n’oublierons nos frères et nos sœurs qui ont donnés leur vie pour un idéal et ont forgé dans le sang et la sueur le Marseille d’aujourd’hui.


Et cette passion pour le football qu’on sent vibrer chez vous?

Le Football est un sujet démocratique ici et représente une image en miniature de notre époque de souffrance morale. C’est aussi le théâtre grec de la vie où se côtoient des êtres quasi-mythologiques au centre d’une arène. Ainsi, au vélodrome, il y a toujours plus à regarder qu’un match de football, il y a toujours plus à comprendre qu’une tactique de jeu et d’un adversaire au jeu vif, car ici l’atmosphère est chargée de cet excès, de cette force transcendantale qui irradie autour. Le Vélodrome n’a pas été construit sur un cimetière indien, et Dan Simmons ne s’en est pas inspiré pour écrire son diptyque Olympos-Irium. Et, pourtant, quelle est cette résonnance qui nous prend aux tripes les soirs de match? Il y a quelque chose de surnaturel au stade, quelque chose de fort qui transforme les joueurs ; on se souvient alors des dribbles endiablés d’un Chris Waddle, on revoie les tacles appuyés d’un Basil Bolie en transparence des gestes défensifs d’aujourd’hui, on devine les yeux colères d’un Mozer lorsque le ballon vole tel une flèche au dessus de la surface de réparation, alors en fermant les yeux on entend Raymond Goethals aboyer ses ordres avec son accent irrésistible.
Tout se mélange et se conjugue ici. Et, bien plus.


Que signifie le mot « extraordinaire »?

C’est plus qu’un mot, c’est une idée et si je vous révélais son sens premier, peut-être regarderiez vous l’humanité d’une autre manière.
Nous sommes entourés d’extraordinaire et parfois nous ne le voyons pas, aveuglés que nous sommes par des nuages d’imparfait.
Ainsi, en Indonésie, à PTDI, tous les jours, il y a des actions extraordinaires, des actions qui sortent du commun, des exploits cachés au plus profond d’une FAI room Taskforce ou aux tréfonds d’un Toolcript.
L’extraordinaire définie l’humain, et il n’y a rien de pire que l’expression : chose extraordinaire qui rabaisse le qualificatif au rang de carton en papier mâché. Le mot extraordinaire est extraordinaire, on dirait qu’il chante.


Que vaut Bandung dans le concert international?

Sans doute, une des meilleurs villes de la planète. On y trouve un bon équilibre entre le rêve et l’imaginaire car ici la réalité est belle. Comme dirait quelqu’un que je connais, « ici, les poissons vivent en liberté dans leur aquarium ».
Et, cependant, on ressent le besoin d’une autre révolution, et de sortir de l’écrin de cette conférence des pays non-alignés des années 60. Imaginer cette époque aujourd’hui. Parfois en traversant les rues de Bandung la nuit, on entrevoit le Marseille de jadis.

jeudi 24 mars 2011

Punchrut colère

Parfois lorsque la nuit tombe les apparences changent et les ombres se transforment en choses plus précieuses et fluctuantes ; parfois il faut peu pour croire aux charmes radioactifs des ectoplasmes qui nous scrutent en silence si vous traversez les ruelles sombres de Bandung la nuit venue, et surtout les nuits de pleine lune comme ce samedi.
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Parfois, les esprits rodent sur les téléviseurs du monde entier et troublent nos gestes, nous interrogent ici sur les forces du mal qui nous entourent et tuent au passage, ainsi ce bon vieux Kadhafi accroché à son pouvoir, à sa famille et à l’or noir comme un mort vivant, ou aussi ces images creuses de fumées radioactives qui s’échappent des caveaux nucléaires du Japon à la vitesse du vent, c'est-à-dire vite.
Citons Dickens et respirons ces paroles d’une autre époque, d’un autre siècle (le 19ème) issues d’un esprit aux pensées éteintes depuis longtemps, des paroles, qui, cependant, devraient éveiller certains souvenirs à certaine business woman du Nord Ciumbulueit : « The Thing stole out, dark and shadowy in the pleasant sunlight. At first, I saw only the dim figure of a woman. After a little, it began to get plainer, brightening from within outwards –brightening, brightening, brightening, til it set before me the vision of my own self- repeated as if I was standing before a glass: the double of myself, looking at me with my own eyes… And it said to me, with my own voice: Kill him.“
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Que se passe-t-il au 6 ème étage du bâtiment KP4 pour que les mots ne portent plus et restent enfermés dans un mutisme presque idiot, la nuit ? Que se passe t’il au CCF pour que les portes y restent close le Samedi et le Dimanche alors qu’en face au Bandung Electronic Center la jeunesse du 21ème s’y presse à la recherche d’un graal électronique, d’un univers parallèle, d’un drogue létale qu’on appelle Internet, le jour ?
Parfois, lorsque la colère monte, le calme prévoie et la réalité devient un souffle frais. Celui du large où le marin n’aperçoit plus la cote mais sent frapper les vagues à l’image de mains décharnées : graac, graaaac, graaaaac ; de ressentir le froid vibrer les voiles et l’odeur du vent là-haut dans la grisaille alors qu’une horde de nuages se précipite vers quelques réunions de fantômes lorsque l’orage monte et les éclairs s’annoncent. Ainsi, le ton monte, les religions se mélangent aux actes d’incivilité, et tout ce qui nous a fait aimer l’Indonésie y disparaît dans des geôles sales et immondes, où courent des rats noirs et crasseux, où coulent doucement des gouttelettes d’une eau croupie ayant filtrée à travers une terre souillée où le sol empeste la pestilence des corps en décomposition, humains, insectoides ou d’animaliens. Toute cette merveilleuse Indonésie y disparait, engloutie dans une irrégularité cosmique qui ne trouve pas son nom à coup de corruption, d’anti-éducation, d’alcool, de tuerie, de religions meurtrières, de violence diffuse prête à exploser.
Ainsi, tout serait oublié.
Ainsi, tout serait oublié.
Ainsi, tout serait oublié.
Ainsi, tout serait oublié.
Ainsi, tout serait oublié.

Ainsi, je dirai en ne citant ni la bible, ni la raison, de regarder l’Indonésie droit dans les yeux, d’observer l’action comme vous avez admiré cette envolée d’un Mickael Jordan des années 90, de regarder ce théâtre multicéphale où s’active une multitude d’êtres de chair autour d’un projet, de ne pas oublier que l’élan donne soif, et la soif permet d’avancer et de déraciner les certitudes faciles et les évidences trompeuses pour, in fine, atteindre la lumière. Ainsi au Golgotha du projet, vous souffrirez longtemps, vous observerez la souffrance, et vous la partagerez même, mais jamais n’oublierez vos devoirs, ceux de servir avant de vous servir. C’est ainsi. Sic veni, sic vinci.



mardi 15 mars 2011

Punchrut Bandung (point culminant)

En passant dans le marché en haut du Ciumbuleuit, on entre dans un autre Bandung.
Ce matin-là, l’aube surchargée d’humidité assaille le promeneur européen qui marche d’une démarche déambulatoire de pantin à travers les chemins étroits et denses d’un monde où se côtoient la puanteur, la crasse, la saleté, un soupçon de créativité et les sourires des gosses en guenille et des vieux sans le sous mais avec dans le regard cette humanité qui a disparu depuis longtemps en Europe.
Je respire en tirant la langue comme un chien qui aurait traversé un désert en courant, tandis que la symphonie n°9 en D mineur « O Freunde, nicht diese Tone » m’accompagne ici, et les chansons d’une pop musclée au coin d’une rue branchée là, c'est-à-dire sur le marché.
La foule se précipite dans la rue étroite où des badauds vendent n’importe quoi. La pente est raide et s’étire à perte de vue sur une montée à 15%. Le ton monte d’un octave lorsque des mobylettes vomissant du fuel nous traversent telles des fantômes, voire des gens du future possédant des dons de « passe-muraille ».
Un Indo-chinois crache un truc noir et gluant. Une boucherie à ciel ouvert se cache derrière des nuages de mouches. Un Indonésien ressemblant à s’y méprendre au vieux vendeur chinetoque de grimlins présente un système d’attrape souris, une sorte de glue visqueuse, gluante et noire.
Plus haut, des femmes belles comme des belles femmes dans leurs robes colorées sourient en présentant des poussins teintés jaune fluo, rose fluo et vert fluo, comme des joujoux vivants.
L’Indonésie invente, copie, recycle et détruit en envoyant au diable vauvert dans leurs rivières anémiées des déchets plastifiés que l’on retrouve 10 ans plus loin en miette au large des iles de Flores où survit tant bien que mal l’inquiétant Dragon de Komodo, que Laurie décrie si bien dans son manuel d’observation de Bandung (éditions Chira-Chira-Lolo2 associated).
Là-bas, la nature a ses droits et par quelques étranges lois de l’évolution se croisent 2 systèmes darwiniens, i.e des types de créature de lignées différentes ; dans cette diversité on trouve les fondements de l’Indonésie d’aujourd’hui.
Plus haut sur le chemin, l’air devient plus frais, plus ténu, un soupçon plus rare et les étalages des vendeurs à la sauvette deviennent plus bizarres, plus étranges : des poissons bleus à la gueule minuscule, des tortues marrons et rondes, sans oublier ces oiseaux piailleurs enfermés pendant une vie en cage mais qui continue à siffler joyeux.
Je ne crois pas exactement en la théorie de Darwin, comme je ne crois pas que la démocratie à l’occidental soit le système ad hoc ici à appliquer. Ainsi cette semaine, un professeur émérite de France se déplace pour conférencer devant un parterre d’étudiants de Jakarta sur la laïcité et la démocratie, sans s’apercevoir que les codes occidentaux ne sont pas miscibles dans la soupe d’une nation multiples er une, en plein développement, qui a plus à gagner en essayant de résoudre ses propres questions, qu’à copier des machins que d’autres ont mis des décennies, voire des siècles à développer. Soupe aux artichauts et pommes de terre.
Ainsi, en haut du marché, on tombe sur une vue globale de la ville, d’un Bandung couvert au sud par des nuages légers adossés aux volcans, au nord par un ciel dégagé.
L’impression est nuancée et peut se décrire par un extrait de Dubliners de James Joyce que l’on ne comprend pas mais dont la justesse frappe : « It lay thickly drifted on the crooked crosses and headstones, on the spears of the little gate, on the barren thorns. His Soul swooned slowly as he heard the snow falling faintly through the universe and fainly, like the descent of the last end, upon all the living and the dead”.
Arrivé au top, le voyageur s’étonne de la majesté diffuse de Bandung, regarde sans pensée, sans essayer d’analyser, de comparer, de dicter, ou d’expliquer pourquoi, comment, quoi que ce soit.
Plus bas, en descendant la colline, les mots, les phrases ne peuvent qu’être inférieures.

mardi 15 février 2011

Burker Dago bakar

Dans l’aube fraiche du Nord Dago, au dessus de la décharge à ciel ouvert du Terminal Dago, qui le soir tombé grouille de rats noirs de l’espère ratus-ratus, dont les cousins éloignés peuplent les égouts de France et de Navarre, je pense à Ruri qui réalise des expériences à l’Institut pharmaceutique Pasteur Indonesia sur ces animaux, et d’étudier leurs systèmes immunitaires. Je ne sais pas si ces études sont d’importance et mèneront à quelques publications dans des revus spécialisées mais pour l’instant il est clair que la population en rats de la ville surpasse avec aisance celle des humains génétiquement plus évolués.
Et, dans cette aube rafraichie par un orage de la nuit, l’équipe française s’engouffre dans les souterrains du Dago Bakar, qui furent jadis construits par le sang par des indonésiens sous le jouc des hollandais puis des japonais. Les murs coulent d’humidité et une bande d’autochtones agressifs nous tend des lampes électriques et des conseils en dalam baha indonesia pour 3000 Roupias.

Page 99 de Drood : « He was smiling at me again and the intensity of his gaze precisely the kind that made so many first time interlocuteur believe that Charles Dickens could read their mind ».
Ces lieux sombrent sous la colline, sont révélés et se targuent de posséder de nombreuses légendes qui empêchent les visiteurs d’y dormir trop profondément durant les nuits. Les rêves y sont souvent sombres, et peuplés de paroles.
Nous marchons en silence, sans faire attention aux mots que nous ne prononçons pas, aux respirations que nous bloquons lorsque les murs craquent en silence, et les pieds glissent sur une roche un peu trop lisse, comme-ci nos pas étaient précédés par d’autres, oui beaucoup d’autres. Le bout du tunnel nous éblouit dans clarté subliminal, et un courant assez confortable nous frôle comme l’éther d’un imaginable univers qui ne serait pas rempli de vide, mais d’une énergie de conscience qu’on pourrait appeler énergie de l’empathie.
Page 386 de Drood : « Beyond the edge of the graveyard there was a high-mounted pit with fumes rising from it. Dradles, cluching his heavy bundle to its chest, walked past it without comment, but Dickens paused and said, “This is lime, it is not?” “
Finalement dehors, les mots nous blessent, car ils n’expriment pas ces images que notre esprit n’a pas enregistrées, et surtout comprises. Ce n’est pas de la peur, ni de l’étonnement et encore moins un sentiment d’inquiétude, mais la vie. Un sentiment de vie de la pierre à la terre, d’un pays qui sait se mouvoir avec souplesse entre les catastrophes naturelles, et la pauvreté des sociétés inégalitaires, dont la moindre orientation démocratique peut se transformer en crime.
Nous sommes ensemble dans une place en forme de cour où un chien à l’adn de batard est allongé comme une loque, le poil gris et sale, le museau vérolé, la gueule pendante et presque baveuse ; que celui-ci ne serait pas à quelques stades de la rage, que nous n’en pensions moins. Nous nous éloignons en longeant quelques indonésiens pas très propres sur eux sur leurs vieilles bécanes crasseuses, puis ralentissons le pas pour saluer les vendeuses des chemins : chips molles, boissons glutamatées d’hier, épis de mais grillés sur feu de bois. Bref, rien d’affriolant et qui ne vaut la peine d’être écrit, sauf le regard de ces dames plein d’histoire.
Page 606 de Drood « I was too weak to rise. A half-minute of struggling only got me propped awkwardly higher on my pillows. But the scarab dit not assassinate me. Perhaps, I thought hopefully, it did not understand English.”
L’orage gronde au loin et le temps de la retraite. Le sol est sec, les branches et les feuilles le sont aussi depuis plus de 24 heures. Un cri perçant nous surprend, là où nous aurions du ressentir de la confiance, de l’expatriation et de vieux bouts de chandelle. Les singes commencent à s’exciter, et au loin dans la vallée encaissée, les hautes branches sont tordues par d’invisibles mains crochues. Soudain, à 300 mètres à travers les ombres de la jungle, une forme blanche se déplace dans la végétation, serait-ce un gorille que j’aurais déjà gagné une bière. Mais, non, sans doute un humain retourné à celui de single comme un Darwinisme calcique et a-procréateur.
Finalement, ensemble nous regagnions le parking, la civilisation explosive de Bandung, le silence des pots d’échappement, des minarets et des vendeurs de rue, qui vivent l’Indonésie comme une unité inaboutie, mais une unité quand-même.

dimanche 6 février 2011

Lettre à Mr Habibie


Il y a des livres qui voyagent bien comme ce petit roman de A.E van Vogt « Slan » écrit sans doute dans les années 40 à une époque où les occidentaux avaient une conscience du danger bien plus aiguisée qu’aujourd’hui, et qui hélas a bien vieilli mais dont les thèmes sont éternels : le traitement des minorités par une société, l’évolution, l’affirmation d’une conscience démocratique et surtout les révolutions en tant qu’entité monstrueuse imprévisible.
D’autres œuvres voyagent plutôt mal et se déchirent au détour d’un coup de crayon, ou de couteau au détour d’une ruelle nocturne de Bandung, là où les feux de poubelle ont remplacé l’ordre : je pense et peut-être vous aussi à l’étrange « Dubliners » du bon James Joyce et publié à l’aube de la première guerre euro-mondiale et bien avant les Ulysses et autres Fennigans Wake illisibles car écrits sous des substances étranges.
Dubliners parlent de ces gens normaux qui vivent dans leurs conditions sociales d’un catholicisme engagé perturbées par une misère qui ne se dit pas. Ces gens (et j’utilise le terme avec noblesse, loin s’il en faut de la condescendance en usage des politiques) s’exposent dans la simplicité de leur bonheur, leur détresse, la nudité de leurs esprits black in white, white et black. Bref, rien à voir avec l’ami Habibie -ex-homme politique et ex-directeur d’industrie de PT IPTN-, qui réécrit le passé à coup de mots tel un vieillard cacochyme, car cet homme sait avec un certain brio parkinsonien, il faut l’avouer, remodeler un passé qui l’a vu naitre au monde des affaires, pour récupérer avec héroïsme les succès d’antan tout érigeant une tour d’ivoire de critiques d’aujourd’hui.
On voudrait dire au bon Habibie de se souvenir des responsabilités qu’il a eu durant ses époques de troubles, fin des années 90 lorsque, sous une révolution sanglante, un peuple a écarté ce vieille escrocs-dictateur de Suharto, et ainsi de réaliser en souplesse une transition, puis d’ouvrir le chemin des élections vers l’instauration in fine d’une sorte de démocratie.



Sur ma table, une autre œuvre d’un autre auteur génial et anticipateur : Robert Silverberg, dont l’écriture lisse et dépouillée nous fait voyager vers l’ailleurs : d’un frais matin de brouillard où des tours de plusieurs kilomètres dominent un monde recroquevillé sur des désirs immédiats (les monades urbaines, bien évidemment) ; dans les jardins taillés à la française d’un régime médiévo-communiste (le château de Lord Valentin of course) ; aux confins du temps et d’un espace en perpétuelle mutation où les singularités font place à une objectivité toute humaine (les déserteurs temporels à relire) ; et surtout de propos recentrés sur l’extraordinaire et l’homme déchiré par ses angoisses(l’oreille interne, un classique).
Ce livre, dont je ne vous dirais pas le titre, commence comme cela : « Cette fois, Tom s’était senti poussé vers l’ouest par une force intérieure. Une direction qui en valait bien une autre. En allant vers le couchant, il arriverait un jour aux confins des terres et de là serait-il possible de s’élancer vers les étoiles ».




Cet après-midi, je discutais avec Monique, de cela et de bien d’autres sujets des différences entre les sociétés françaises et indonésiennes, car il est toujours du même thème que ces discussions couvrent. En buvant, un café au Sétiabudi Market, elle leva plusieurs fois la tête en croisant d’anciens collègues de business, et me rappela que ce lieu était lui-même dirigé par la femme de Fulrentio : Ruth, que j’avais rencontré quelques mois plus tôt lors d’un repas d’affaire avec Fred Maurin et Seb Ricci. Ruth avait eu la délicatesse à l’époque de ne pas se présenter mais seulement de nous saluer comme l’aurait fait une employée respectueuse. 3 mois passés, cette salutation me revient avec une certaine force, et lui donne une valeur bien plus estimable.
Ainsi, Mr Habibie, il est plus noble de pouvoir changer le futur par des actes et des gestes de qualité, que de vouloir recomposer le présent en modifiant l’Histoire et enterrant ses erreurs d’antan.
Car, nous serons toujours là pour vous les rappeler, Monsieur l’ex-Président intérimaire d’Indonésie.

mardi 4 janvier 2011

Arrétons de rire à Bandung

D’une fin d’année à St-François-Longchamp, il reste quelques détails qu’il faut savoir comprendre dans sa justesse, et non de retenir une neige étalée paresseuse et qui cache.
De cette expérience d’une décennie qui s’achève, il ne faut pas oublier la dureté de l’argent qui nous enchevêtre, des dettes d’inquiétude qui nous restent d’un monde en plein mouvement de gravité, mais surtout garder ces bonnes images d’hier comme autant de souvenir au son d’une horloge bloquée à 9:00 fin 2010.
Ainsi Cécile, institutrice de Miramas et de Provence, témoin privilégié d’un univers en perturbation, mais aussi femme d’avenir et de décision, regarde le monde urbi et orbi et nous parle à tous. Que cette interview de début d’année vous soit bénéfique et vous grandisse, bande de mécréants.


Cécile, qu’est-ce qu’enseigner en 2010?
Je ne construirai pas mon argument en 3 points comme on apprend à ces étudiants des Mines ou d’HEC au cours de leçon de méthodes qu’ils appliqueront à l’aveugle tout au long de leur carrière tels des vieillards cacochymes avant l’heure.
Le mien est certitude et engagement, et surtout construit non sur les bases de la république mais autour d’un Tout et Entier englobant toute l’humanité.
Mon enseignement ainsi se veut humaniste car recentrer sur l’enfant qui arrive dans ma classe avec toute son histoire familiale, culturelle, symbolique et psychologique. Et, je peux vous dire, droit dans les yeux, que le niveau moyen de la France n’est pas jolie-jolie.
Derrière les insultes ou les silences, il y a des mots qu’il faut savoir tirer avec patience, devant l’écolier s’ouvre tout un univers qu’il voit déformé à travers ces prismes de papier mâché que sont les médias (TV, internet et téléphone), et dont il ne peut comprendre la signification obscène sans une culture de la raison, de l’intelligence et de la critique. Et, cela, c’est très difficile à traduire, à transmettre mon bon Monsieur et ma bonne Dame.
Enseigner en 2010 est toujours une actualité brulante, et les mêmes questions posées dans les années 80 sont toujours vivantes : diminution des postes actifs (i.e. ceux directement en contact avec les élèves), amputation des heures, déséquilibre entre le par-cœur et la réflexion, les différences de niveau, le rachitisme des programmes, l’horreur médiatique, la disparition des valeurs, la valeur travail en dégéneresecence, le choc des générations, le vomissement des idées préconçues, la puanteur du monde du virtuel. Bref, le métier est passionnant et aujourd’hui enseigner est vivre une aventure permanente.


Enseigner use, comment voyez vous votre seconde carrière ?
Ne m’insultez pas, chacun la carrière qu’il mérite, et qui n’est pas une notion figée, surtout dans l’enseignement.
Ne m’englobez pas dans des systèmes préconçus.
C’est comme de comparer la Savoie et la Haute-Savoie, la couture et la haute-couture, de discutailler pendant des heures d’oiseaux volants à l’envers, de taupes dans son jardin, de patate à la cave, ou avec des taurines insupportables et stridentes.
Relever le débat, s’il vous plait.
Néanmoins, il existe un lieu sur Salon de Provence, une ville qui depuis longtemps est enfermée dans ses certitudes, et qui du haut de sa Provencialité ne revendique pas cette tradition et cette culture que ses grands ancêtres ont su apporter au-delà des siècles, je ne pense pas à Nostradamus -espèce d’escroc doublé d’un historien de pacotille qui a jeté des mots dans un livre et fait baver nombre de contemporain à la recherche d’une vision après-coup, mais je pense à Adam de Craponne qui fait couler l’eau ici-bas, de fontaines en ruisselets, puis en canal (ouvrage hélas mort car non développé).
En revenant à notre propos, ce lieu m’a été suggéré à partir d’une idée.
Une idée est plus forte que l’argent, le pouvoir et l’univers réuni, et il ne faut avoir vu et compris l’Inception de Christopher Nolan pour le savoir.
Cette idée vient d’un type qui n’est pas originaire de Salon, mais d’ailleurs.
Cette idée est aux confins de l’eau, l’enseignement et du théâtre, et s’affichera avec résolution de jour comme de nuit, et ne peut être comparé au Forum des Eaux de Bernard Hinault, ou au Petit-Salonais qui figure la dégénérescence et l’abime des bars de la ville, ni de structure comme Acadomia qui forme à des prix exorbitants une petite bourgeoisie arrogante et perverse. En résumé, cette idée-lieu sera tentaculaire et rassemblera les meilleurs de la culture, l’intelligence et de la réussite de la ville et ses environs. Une sorte de village dans le village quoi.



D’où vient cette force dont vous irradiez.
La vie m’a apporté cette force. Mais, je ne suis pas seule à la posséder. Laurie et Monique à Bandung par exemple possèdent aussi cette lumière. L’une dans la culture, l’autre dans l’industrie.
Bilou et Maurin à Marignane, l’un dans le BIOS, l’autre dans les moteurs de Kawa.
A ce titre, j’ai une anecdote que je n’ose raconter si ce n’est à vous.
L’autre jour, j’assistais à un conseil municipal salonnais et écoutait les commentaires d’un adjoint sur le sujet brulant des parkings de la ville. Je m’ennuyais tellement de tant de banalités, d’un tel manque d’ambitions, que je froissais un morceau de papier et en fit une boulette que je jetais au pied du maire. Et, bien, croyez moi, il l’a ramassé.





Parlez nous de cette semaine en Savoie.
Une semaine intéressante dans une station socialo-écolo-marksiste peut résumer. Tous les soirs, eurent leurs lots de rythmes, discussions avec des guess-star de la région ou d’ailleurs, champions olympiques, entrepreneurs, musiciens, spécialistes de la vallée de la Maurienne, expertes du monde médical, etc.
La neige est tombée en pointillé Mardi matin, puis le ciel dégagé et ensoleillé pendant le séjour nous a permis d’ouvrir certaines pistes noires au sud-ouest du col de la Madeleine, de bleus au visage rouge sur lesquels des bleus se sont faits des bleus, puis de nous accrocher avec des parisiens colères d’attendre quelques minutes aux remonte-pentes, et ainsi de toucher une certaine médiocrité française, de nous ressourcer au centre de balnéothérapie, puis d’assister à un concert où des rythmes bizarres ne collaient pas. « There is no second act in American Life » chanté par Jefferson un jour, c’est vrai et cela résume bien la vie d’un Charly Parker qui de l’au delà nous parle en mêlant les mélodies et la complexité d’accords multiples. Ces notes furent présentes ces soirées-ci, ici et là.

Que dire de plus ?
Dites le moi.