vendredi 18 octobre 2013

Les mystères de Bandung (Indonésie) II

«- Tu devrais dormir un peu, dit le garçon nommé Corbeau. Quand tu te réveilleras, tu feras partie d’un monde nouveau. Tu t’endors sans tarder. Et quand tu t’es réveillé, tu faisais partie d’un monde nouveau. » Kafka sur le rivage. Haruki Murakami On m’avait invité à revenir trainer mes guêtres du coté de Bandung, pour une mission qui devait, hors de tout propos, être la dernière. La veille de mon départ, je m’étais méchamment froissé le ligament intérieur du genou droit en voulant impressionner lors d’un entrainement de handball-Loisir, c’est dire. A mon âge, mon corps plutôt habitué aux efforts rectilignes sur les tapis de l’Aston de Bandung, n’avait pas accepté ce surplus de réalité, et vivement réagi en grinçant d’une manière insidieuse. Ainsi, je montais dans l’Airbus 380 en boitant tel un ancien du club sportif de Lannemezan ayant trainé trop longtemps sur les terrains boueux et violents du sud-ouest. Je n’ai commencé à toucher le ballon de rugby que bien tard à Bandung, et ai vite abandonné ce sport après un ou 2 piétinages en règle de quelques expatriés peu lumineux de Jakarta. Il faut avouer que l’anathème : un sport d’abrutis joué par des gentlemen, est à nuancer, et il est de constater que le niveau intellectuel de ces joueurs sur un terrain est plus proche de l’abrutissement que du jeu, mais qu’en dehors au détour de quelques bières le curseur baisse de nouveau pour atteindre le néant assez tôt dans la soirée. Bref, j’accostais à l’aéroport Husein Sastranegara sans penser au rugby, et en souriant au douanier plus curieux de mes occupations actuelles professionnelles, que des 2 ou 3 bouteilles de vin de l’Hérault, dont j’avais tenté en risque calculé d’emporter, et surtout empli de la joie du gamin qui repose ses pieds sur une terre familière et amicale. Je souriais, je crois, malgré les 18h d’avion, et une fatigue pesante mais pas gênante, une chaleur accablante mais pas étouffante, et surtout les sourires de mon anciens chauffeurs dont la petite fille bien malade devait bientôt se faire opérer de nouveau.
Une lumière éclatante accompagna mon chemin hors de l’aéroport et éclaira au passage une école aux trottoirs sales et encombrés de déchets, puis un rond-point, ou siège la statue d’un héros de l’aéronautique indonésienne disparu depuis longtemps mais coulé dans une armature indestructible. Le soir même de mon dernier retour à Bandung, je vus pour la première fois un fantôme. Un collègue Qualiticien, et ancien responsable du Centre de Design International des Hélicopters Légers de France et de Navarre, m’accueillit quelques jours dans sa demeure, et nous discutâmes jusqu’à fatigue, c’est-à-dire vers 23h, des réalités du projet, de la vie ici à Bandung et des sujets de France que je rapportais tel un vieux expérimenté ayant passé 30 ans au pays, à qui on demandait conseils et nouvelles. Si bien que je sombrais sans un souffle et brutalement. Je me retrouvais rapidement à Beauvais, en train de boire un verre chez des gens du théâtre vivant prêt de la gare dans une maison pas proprette, qui souhaitaient me vendre une commode en contreplaqué. Mon refus face au prix exorbitant jeta un froid dans nos relations, et je réalisais finalement que toute cette conversation amicale et la boisson offerte ne tendaient que vers un seul but. Vers 20h, dans la clarté terne d’un soleil d’été, je traversais la ville déserte avec ma 405 Toyota, plongé de sentiments peu enclins à l’exubérance. Puis, je me réveillais brutalement dans un lit entouré de drapures légèrement secoué par les airs légers du kampung et de la vallée. Il faisait plutôt sombre mais distinguais à travers ces rideaux légers une grande armoire éclairée par les flashes lointains de quelques orages se déchainant dans les hautes montagnes du Centre de Java, et aussi une personne. Je reconnus, avec un certain effroi, la silhouette d’une femme assise sur le divan prêt de l’entrée sur lequel j’avais jeté d’une manière négligente mes habits. Malgré le manque de lumière et les rideaux, il était évident que son regard semblait fixé ailleurs au-delà de mon champ, et une certaine rigidité corporelle n’était pas sans me rappeler une scène d’un roman de Murakami, que je ne citerai jamais mais où il était question d’un certain Kafka. En temps normal, un sentiment de peur, déjà ressenti dans la crasse des lignes de Graham Masterton, voire d’un King au pire de sa forme, m’aurait plaqué tel un cadavre urbain sur mon lit. Mais là, non. En fait, j’étais fatigué, presque hypnotisé de fatigue, ce qui n’est pas commun, n’est-pas lorsqu’on rencontre un être diffus. Peut-être aussi une certaine curiosité, issue peut-être de la biographie aventureuse de Roald Dahl lue à IP quelques mois auparavant, m’apportait ce surplus cérébral capable de compenser l’extraordinaire de cette situation. J’écartais les drapures lentement, et distinguais clairement une européenne d’âge mûr, en pleine conversation. Il est clair que j’eux alors cette impression étrange d’être le spectateur d’un film 3D sans le son. Ses sourires, rires et expressions m’apprirent avec une certaine fascination qu’elle conversait en tête à tête avec un interlocuteur à peu près dans l’axe de l’armoire, et situé à l’intérieur même de la menuiserie. Je remarquais aussi que ses vêtements possédaient une texture de style actuel, une sorte d’anneau au poignet gauche et surtout une coiffure qui m’était familière. Au loin, mais pas si loin, une porte claqua couverte par les murmures de la circulation perpétuelle d’une mégalopole archi-polluée qui ne s’arrête de battre qu’une ou 2 heures par nuit. Je me demandais ce que me dirait Michelle dans pareille situation. - Olivier, tu deviens dingue. Il est temps que tu fasses valises et bagages et rentrent en France par le premier carrosse venue. A la réflexion, je pense que ses propos auraient été plus mesurés, si elle les avait proférés dans sa boutique rue des Crous, il y a 5 ou 6 ans. Car, à l’époque, Michelle était reine en son domaine. Alors, comme une évidence, je reconnus ses traits en ce fantôme du Raja Bentang. Elle, qui n’avait jamais mis les pieds en Indonésie, était maintenant en pleine conversation cette nuit dans ma chambre à Bandung en Indonésie. Et, j’eus l’intuition, alors, que Michelle était en train de discuter la vente dans sa boutique de livres d’occasion de Beauvais à une autre époque. Je m’assis sur le lit, à 3m d’elle, sans doute aussi invisible et transparent qu’un éclat de verre. Pourquoi avait-elle fermé son magasin en 2009 ? Il y a quelques semaines, lors d’un retour précipité sur Beauvais, j’étais passé devant une devanture d’assurance et m’étais retenu de pousser la porte en demandant au gérant où étaient la littérature maintenant. Un vendeur d’assurance? Devant son agressivité de vendeur d’assurances, et son imbécilité unicellulaire à vendre de l’assurance, j’aurais bien aimé lui envoyer une droite bien placée et lui briser au passage quelques cotes, histoire de lui faire comprendre la signification de lire, et de la lecture ici dans cette ville de l’Oise tournée vers la médiocrité. Mais, non. Je restais lâche. Je m’approchais de Michelle et tendis une main, pour la toucher, pour effleurer son humanité, et pour m’approprier sa mémoire, et son univers encyclopédique. Plus qu’un centimètre. Plus qu’un micron. Plus que la distance d’un noyau atomique. Et fleueueu. Elle disparut. J’éprouvais un froid, non sur ma peau, mais dans mon cœur, et sans doute encore plus profondément. Michelle s’était évaporée, et une tristesse immense m’envahit comme lorsqu’on repense aux images de son enfance, qui n’existent que dans notre mémoire maintenant. Le lendemain, puisqu’il y a toujours un lendemain, vous vous attendriez peut-être à la découverte d’un indice durable sur le canapé. J’y découvrais mon pantalon bien étalé sur le tissu moussu, ma chemise non froissée encore sur un cintre, une paire de chaussette préparé et pliée nette, et un slip repassé par la penbantu. Je touchais le meuble, sa texture était lisse, patinée et faite d’une bonne dose de réalité. La nuit suivante, j’attendis l’apparition ectoplasmique de Michelle. Mais, rien. La communication était rompue. J’eus l’idée d’écrire une lettre folle à l’assureur, l’assurant de ma profonde colère, et mes résolutions à l’action. Mais, quelle action? Et, à quoi bon, d’ailleurs. Cette décision avait appartenu à Michelle, et à elle seule de fermer sa boutique de livres d’occasion. Aujourd’hui, il n’y a plus de librairie au centre-ville de Beauvais, et les gens parlent de l’ouverture future d’une mini-FNAC. Une mini-FNAC ? Un vendeur d’assurance ? Est-ce la chaleur à haut taux d’humidité qui descend sur la vallée par les rues étroites du Bumi-Sangkuriang ou bien la douche trop froide vers 7h ; mais la tête me tourne, et je suis pris de vertige.

dimanche 15 septembre 2013

Des champs de Bandung

« I was cold. It was a distracted observation, as if it didn’t concern me. Daybreak came. It happened quickly, yet by imperceptible degrees. A corner of the sky changed colours. The air began filling with light. The calm sea opened up around me like a great book. Still it felt like night. Suddently it was day” Life of Pi Yann Martel
Vers 3h ou 4h, je me suis réveillé en sursaut en pensant être à Bandung. Est-ce les rumeurs de la nuit ? Ou bien étais-je vraiment là-bas, en Indonésie, l’ombre d’un instant par quelques processus télé-psychique ? A 4h du matin, on a le droit de se poser des questions, n’importe quelle question. En ouvrant les yeux, je distinguais la fenêtre et aussi le bruit rêche du vent dans les acacias, et puis aussi un mouvement suivi d’un grognement. La nuit, en Provence, il y a beaucoup d’esprits qui passent, rapides, inquiétants mais toujours à faire craquer les fondations d’une maison. C’est leur distinction. La raison précède la cause, et les signes sont là, clairs à ceux qui savent les lire. Monique, par exemple, possède cette faculté, cette lecture des fondations, une compréhension de l’au-delà. L’autre jour vers minuit, en voiture, alors que j’accompagnais Bertand et Magali, à leur retour d’un périple en Sulawesi, Monique eut une discussion sur ces sujets en direct avec eux, que j’effectuais de mon côté avec elle en mode télépathie. - Olivier, il y a des signes que les Indonésiens voient, savent interpréter, et qui dépassent tes perceptions. Si tu restes longtemps dans le pays, tu commenceras à comprendre certaines choses. - Quelle chose ? Monique. Je me grattais, machinalement, l’oreille en pesant ces mots. Tu sais que je quitte dans quelques semaines L’Indonésie. - Par exemple, cette soirée de Juillet, lorsque tu es rentré à pied et remonté Sangkuriang avec la jolie Sulamith. Te souviens-tu de votre discussion ? - Oui, en effet Monique. Mais, je suis surpris que tu en saches autant au sujet de ma voisine. En effet, en revenant du Verde puis du Mc Do de Dago, les rues étaient désertes, et nous dissertâmes sur les arbres, que nous comparâmes à des passeurs d’époques. Ces arbres dans la souffrance aussi, oppressés par l’asphalte et le macadam. - Je ne pense pas à cela, mais plutôt à l’ambiance des lieux, l’atmosphère. - Je crois que nous avions peut-être bu une bière de trop, néanmoins, nous n’avons pas réalisé de rencontre surnaturel, ou hors du commun cette nuit-ci. En pensant au second niveau, je crispais légèrement mes doigts sur le volant, alors que mon visage souriait un peu trop rigide, mais personne ne le remarqua en voiture alors que nous longions Jalan Siliwangi. - Alors Monique rajouta d’une manière enjouée : te souviens-tu de cette périphrase : on n’est jamais seul en Indonésie, il y a toujours des yeux qui vous étudient. Ce jour-là, il y en eut des milliers, d’ailleurs c’est une règle générale qu’on peut faire ici et là. Ces propos me firent l’effet d’un choc, et me replongèrent 25 ans en arrière, comme un compte à rebours démoniaque. Ce jour de septembre des années 80 était frais et nous avions décidé d’aller à la chasse, ou du moins d’effectuer l’ouverture dans les plaines venteuses et grises du Cambraisie, qui reste un coin de France trop monotone, trop statique, et trop encombré de souvenirs. Nous sommes arrivés vers 7h à la maison du pépé, une vieille fermette non entretenue depuis les années 70 depuis le décès de sa femme, pour le découvrir affalé sur le sol entrain de gémir et faible. En fait, le pépé avait chuté la nuit précédente dans un coin du couloir à la porte de sa chambre et n’avait eu la force de se relever. Evidemment, la matinée fut ponctuée par l’arrivée du médecin, l’attente de l’ambulance et surtout de l’organisation des premiers soins, me laissant seul dans mon univers d’incapable mineur. Devant cette affaire grave, je décidais de m’échapper dans la campagne en remontant la fermette, dont le haut du jardin donnait directement sur les champs. Face à cette étendue infinie, je m’allongeais et regardait l’horizon : des tourbillons jouaient avec la poussière des blés coupés, des hordes de moineaux traversaient le paysage puis de disparaitre, et au loin peut-être à 2 ou 3km en face l’infini, le rêve et le mystère. Il faisait froid, mais mon blouson ne me protégeait qu’à peine et le givre déposé sur les herbes me fouettait les mains, mais je regardais l’horizon dans un état hypnotique. Alors, un peu vers l’Est à environ 500m de ma position allongée, au niveau d’une haie qui bornait le champ en Est, je vus la bête pour la première fois. La bête, la bête. C’était un grand animal blanc, plus gros qu’un gros chien, qui courrait, vif et rapide comme le vent. A cette distance, je ne distinguais qu’un corps osseux à la tête difforme et au poil long, qui dégageait une impression de puissance et d’endurance. Et, aussi une crainte profonde. Je pensais à mon père et la chasse formidable que nous manquions. Une bruine fouettait maintenant mon visage, mais peu importe, car au loin dans le champ la bête courrait, et une pluie coupée au tamis glissait sur le paysage, sur son corps, sur l’univers. J’en parlais à mon père, qui trouva une minute dans ces évènements pour me dire que mon pépé était un gars solide qui allait s’en tirer, mais avait hier soir oublié sa canne et avait buté dans un mur, dans le noir, tout seul. Finalement, en fin de matinée, il m’accompagna en haut du jardin mais évidemment nous ne virent que le champ infini couvert par une pluie fine et infinie, et triste. Je pensais au Pépé, qui avait vécu ici dans ces campagnes toute sa vie, qui avait été gazé 2 ou 3 fois pendant 14/18 près de la frontière allemande, et qui a 80 ans était toujours capable de bécher un jardin de 60m. Une force de la nature. Qu’avaient été ses pensées lors de cette longue nuit affalée dans un coin du couloir ? Des années plus tard, à la fin des années 80, j’accompagnais mon père à l’enterrement du pépé, ce jour-là fut sombre aussi mais l’église était comble, je ne souviens de ces figures, des témoins de vie, des amis, des officiels, en majorité des personnes âgées, des gens d’une autre époque dont il m’est impossible de remettre un visage aujourd’hui ; mais ce dont je me souviens clairement apparus à la fin de l’homélie du prêtre et des discours, sous la forme d’un trait de soleil se posant sur le cercueil. A cet instant, je compris que mon pépé s’était envolé et courrait en liberté dans les champs infinis en haut du jardin.

lundi 12 août 2013

De Maribaya vers le fond des océans.

Dans les journaux, on ne trouve plus d’articles sur l’éléphant. Même dans ma ville, les gens semblent avoir oublié qu’il y ait eu jamais un éléphant adopté par la municipalité. L’herbe qui poussait place de l’éléphant à flétri, une ambiance hivernale s’étend déjà sur les alentours. L’éléphant et son gardien sont complétement évaporés, on ne les reverra plus jamais par ici. ». Haruki Murakami, « l’éléphant s’évapore » Ce samedi matin, à J-4semaines en temps universel, était organisée d’une manière brutale une petite balade en haut de Lembang, ville éclectique pour ne pas la nommer, où l’on passe des embouteillages et des combats de rues spontanés, à la tranquillité et la propreté des villes de montagnes et d’altitude. Comme d’habitude ces journées-là sont difficiles à émerger à cause de la conjoncture du Ramadan et les appels extra-matinaux vers 3h30, et surtout des effets de la semaine où l’on court. Ainsi, vers 4h, le curseur était orienté vers l’irréalité, j’eus une discussion avec mon grand-père dans sa maison du bout de la rue, dehors quelques grains de neige tapaient sur les vitres couvertes d’une fine pellicule de graisse, à l’intérieur une odeur de moisissure mélangée à celles de tabac et de café surcuit m’accueillit, je me tournais vers la cuisine où assis dans un vieux fauteuil effilé, il m’attendait : - Ici, c’est toujours la guerre, fiston. On en bave, et mon arthrite me fait souffrir énormément. - Mais, Pépé, quelle est la vraie question ? Pourquoi m’avoir fait venir ici ? - Je n’attends rien de toi, mais je voulais te revoir et te regarder. Tu as bien grandi depuis l’époque où tu partais chasser le lapin dans la colonie de vacances. - Sans doute, mais cela s’est passé il y a plus de 25 ans. Tout à l’heure, je pars vers Maribaya. - Je ne connais pas ce monde étrange que tu nommes l’Indonésie. Est-ce un morceau d’Océanie ? - Oui, Pépé, tu sais en un siècle, notre monde a bien changé. Aujourd’hui, la France se tourne vers ces pays d’Asie pour fabriquer à moindre cout. Et, moi, j’ai suivi le fil de cette histoire. - En effet fiston, ainsi va le monde, mais les valeurs restent les mêmes, les devoirs aussi. Je me réveillais en sueur et en sursaut tel un pantin animé de quelques mouvements mécaniques hasardeux. Je crois que cette conversation resta un petit moment inscrit dans ma tête de roche. Pourquoi ce rêve ? Il y a toujours une signification aux rêves, si bien que je me rendormis brusquement et m’éveillait à 7h30, avec une demi-heure de retard, risquais de tomber dans les embouteillages chaotiques de cette veille de départ en exode (mudik). J’enfilais un déjeuner rapide, toast renforcé par un œuf, quelques légumes et un peu de moutarde, ce qui me fit un effet aussi désagréable que le rêve précédant qui revint en intermèdes nauséeux. Ibu Eti, ma penbantu m’apporta mon journal, que je dévorais en 10mn page par page, et en accélération constante, je pris une bonne paire de chaussure de marche, et je me lançais vers la voiture en allure rapide. Vous remarquerez qu’à aucun moment de processus, je n’ai jeté un regards sur mon passé, suis resté tendu vers les projets de la journée, à savoir monter sur Lembang par la route du haut, me balader dans le parc et profiter d’une heure de fraicheur à 2000m en altitude hors des rumeurs de la ville, écouter la nature, regarder avec simplicité les singes dansés de sapins d’Alaska vers des cayu-jati géants et surtout me faire mouiller le visage au pied de la cascade. Tout cela est assez théorique, et je savais que dans ces périodes de tumultes, la surprise et l’imprévu seraient au rendez-vous. Et, soudain, je ressentis une chose nouvelle, presqu’imperceptible, à travers l’angle mort de mon esprit. Le film se mit à ralentir, d’une manière subtile les images se font insidieusement plus détaillées, plus précises, plus colorées, comme-ci un maitre du jeu à l’allure supérieur me manipulait et reconstruisait mes sensations. Je m’éveille d’un rêve, et je suis entre 2 songes, et un mal de corps effroyable me terrasse, les détails se brouillent, les éléments cristallisent, la voiture, le paysage, Bandung et l’Indonésie s’évanouissent. Les souvenirs commencent même à disparaitre, je le ressens sans en être sure. C’est un étrange sentiment qui m’enveloppe et aussi me rafraîchit comme une douche froide sur une colonne vertébrale chauffée au fer ardent. La balade à Maribaya commença à s’évaporer, tout comme le projet d’une marche de 3h à travers les ruisseaux, les chemins où le regard tombe sur les sacs plastiques, les cris du chat sauvage ou du lynx dans la jungle, les rayons de soleil qui vous brulent à travers les doux feuillages quaternaires, une mobylette qui vous traverse en hurlant et un gars qui vous sourit, ce sentiment d’effort mais aussi de beauté forgé par les ans, ces mauvaises pensées qui vous hantent lorsque la circulation ralentit à cause d’une voiture noire de Jakarta arrêtée au milieu d’une rue, ces rues craquelées, et surtout mes amis du travail, du voisinage et autour qui sourient. Les images tendent à disparaitre et je m’effondre inanimé sans force, sans expérience, presque recroquevillé sur mon âme, je tombe et je dors. - Alors, Olivier ; Voilà ton Indonésie. Existe-t-elle vraiment ? - Je ne comprends pas. Pourquoi de telles images? - Tes souvenirs sont gravés à jamais comme la flèche au temps. Moi-même il y a un siècle, je fus gazé dans une tranchée, mais par miracle, j’ai survécu. - Pourtant, Pépé, j’ai l’impression de les perdre, j’ai du mal à me concentrer sur un instant. - Fiston, il faut se battre pour conserver sa mémoire, c’est un travail de tous les jours. Un travail passionnel. Je me réveille, il est à nouveau 7h30 et la balade à Maribaya est bien loin, un coup de téléphone de ma voisine Sulamith me rappelle qu’aujourd’hui est le premier jour des congés et que j’ai promis une balade vers le Dago Ressort avec ses chiens, 2 colosses de 80kg tout en vitesse et d’humeur joviale. Sa Toyota cubique klaxonne à ma porte; à cette heure le marché du bas Dago bat son plein, et des nuages de chaleur glissent des montagnes vers les tours de la ville, il va faire chaud. On roule sur Dago, vite comme dans un livre de Françoise Sagan, la musique est forte et presque anglo-saxonne. On arrive au Dago Ressort, la route est large et déserte et après le guet, les maisons des nantis s’affichent, des bunkers à ciel ouvert rivalisant de béton et construites sur la pente, la pente. Bref, on marche, on traverse un champ, alors que les chiens se perdent en permanence, on traverse un village et se fait poursuivre par tous les canins vérolés du coin, on marche puis enfin un chemin de traverse, une lueur à l’horizon, on découvre à l’horizon l’immensité de la ville, que je connais qu’à 10%, non à 5%, et pas du tout. Puis, on est perdu, à droite, non à travers le champ en face, puis en longeant la cascade, on traverse un petit pont de bambou, on croise un paysan qui pose son tas de foin, puis son chapeau et disparait. On glisse sur la pente entre une frondaison de feuillages et de branchages en tout genre. Il fait frais, les chiens courent, avancent, reculent, se trainent dans la boue. On croise 2 femmes qui sourient et s’arrêtent de couper des choux, puis finalement je m’arrête prêt d’une retenue d’eau remplie de poissons exotiques en pensant. Je me réveille, il fait froid, et mon sang boue dans mes veines, dans mon corps à l’intérieur de ma tête qui est posée sur une surface pierreuse. Immédiatement, je ressens cette odeur de rocher, d’herbe séchée et surtout de terre, et une terre vieille et ancienne, oui de la terre ancienne. Je ressens tout cela avant d’ouvrir les yeux, comme les étapes d’un rêve en train de disparaitre. J’ai froid, et réalise l’existence de mes membres, qui renaissent après un sommeil d’un million d’années. Où suis-je ? Première interrogation. J’existe donc. Que fais-je allongé dans l’herbe dure dans le silence de la nuit, une nuit à peine éclairée par une lueur diffuse, un ciel d’hiver sous la lune. Je me lève et m’appuie sur mon coude qui me fait mal, mais ce n’est pas de la douleur mais de la souffrance. Je distingue un grillage à travers les pales lueurs de la nuit, une nuit d’hiver. Je m’assois dans mon délire, mais me sens normal, étrangement moi-même dans un monde étranger. Les sentiments et les idées me percutent comme des balles, mais pas encore la panique, je suis assis au bord de la panique même si celle-ci est couverte par mes interrogations. La réalité s’explique toujours. Mes yeux se promènent sur de l’indistinct, une vielle tôle, une étoile encadrée dans une ligne noire, un grillage, une grille, des silhouettes d’arbres, qui cachent d’autres arbres encore plus sombres. Je remarque alors que le ciel est clair et distingue les étoiles, ce qui me rassure. En me levant, une douleur traverse mes jambes puis disparait, je suis au milieu d’un chemin, le long duquel une planche est posée sur 2 troncs. Il fait froid, et les odeurs me touchent, quelque chose de brulé, une cheminée. Je me tourne et aperçois une grande bâtisse, un grillage puis un mur gigantesque et des arbres. Une vue à 360° me donne qu’une faible perspective. Où suis-je ? Franchement, pas en Indonésie, ou bien dans quelques contrées d’altitude. Pas si loin, j’entends un cri, que j’identifie à une chouette, ou ce genre d’oiseau nocturne. Je tombe mon regard sur mon corps, et note être habillé de chaud, comme-ci « on » avait voulu me protéger, un blouson, un bonnet, des gants, seul mon visage est rouge de l’atmosphère sèche et glacée, alors qu’un sentiment m’envahit petit à petit, et réalise que je ne suis pas en Indonésie, ou sur les hauteurs désolées de quelques volcans au nord de Bandung, je devine avant mon esprit que je connais ce lieu, et refuse immédiatement cette évidence, et les implications en découlant. Mon sang boue de nouveau mais pour d’autres raisons plus spirituelles, alors que je reconnais ce lieu que je fais mien, mon esprit le rejette, et le renvoie à mes certitudes scientifiques. Je m’entends murmurer : « Ce n’est pas possible. ». Dans ces cas-là, comment auriez-vous réagi ? Peut-être, seriez-vous tombé dans la folie ? Peut-être auriez-vous hurlé en rejetant cette réalité, et espérant un réveil. Peut-être vous seriez vous effondré en vous tenant les mains, la tête ? Mais, qu’auriez-vous fait si vous aviez ressenti la poussière égratignée votre peau ? L’esprit humain est plein de méandre, et la folie parfois à sa porte. Je n’ai rien fait, en fait, avec du recul, je ne sais plus, mais je me suis assis sur la planche et suis resté longtemps à regarder devant moi le paysage que je commençais à distinguer au fur et à mesure que ma vue s’adaptait, comme je l’avais appris à l’armée il y a une quinzaine d’année, lors des marches de nuit ; et clairement, mon cœur s’est emballé lorsque j’ai compris être assis au pied du jardin de la maison de mon grand-père en pleine nuit d’hiver habillé de chaud à quelques 15000 km de ma dernière destination, quelque part au nord de la France à une autre époque, c’est-à-dire il y a plus de 20ans. Que faire maintenant ? Je pense que la chose la plus naturelle serait de rechercher un contact, de me faire connaitre. Ce sentiment étrange d’irréalité, à travers l’irréel, de connu dans l’inconnu. Je suis au bord d’une faille, au bord de la folie, je bouge, je marche vers la grille, tandis que le sol croustille sous mes chaussures, en écrasant l’herbe gelée, et les pierrailles du chemin, en approchant de la grille, une grille rouillée et déformée dans sa hauteur. Mon cœur bat la chamade, c’est bien la cours de la maison de mon grand-père, une fermette des années 50 en brique, une cours en mauvaise terre sans végétation, un vieux tonneau en dessous d’une gouttière, à gauche une vieille cabane dans laquelle est sans doute entassé un tas de meubles d’antan et aujourd’hui habité par les rats, et qui seront brulés sans égard à la fin des années 80, peut-être en 1990 au décès de ce dernier, au fond je distingue une grille rouge et rouillée et assez triste par temps de pluie ou de grisaille, c’est simplement le décor de mon enfance, dans lequel je suis jeté. Je tombe alors dans la conclusion rassurante d’être à l’instant dans un rêve, celui de la maison où j’ai passé quelques mercredis dans mon enfance. Je pense dans un rêve, et suis en train de me poser des questions dans ce rêve, que j’élabore. En y réfléchissant, je doute d’exister en tant qu’être dans mon propre rêve d’une manière tout à fait clair et transparente. Peu importe maintenant, je suis tombé de l’autre côté du miroir, ou plutôt ma conscience a fait la part des choses. Des choix infinis me sont maintenant offerts, c’est presque paradoxal. Je cherche la poignée de la porte du jardin, mais réalise que celle-ci est du côté intérieur, et esquisse un sourire. Divers choix me sont proposés. Je peux forcer la porte de la grange, la traverser puis forcer son entrée et me retrouver dans la cours. Ou plus simplement sauter au-dessus du grillage, une option moyenne puisque risquant de réveiller. J’opte pour une autre solution de contournement, à savoir remonter le jardin, longer le champ, redescendre vers la route et me retrouver face à la maison, je sais aussi qu’entre le mur de la maison mitoyenne, il y a un passage étroit qui mène à la cours et que nous utilisions pour jouer. Parfait ce plan, digne d’un Willy Wonka de l’espionnage. Drôle de référence. Je me retourne et monte le jardin une centaine de mètre, puis grimpe le talus et pousse la grille. Dans ce monde, comme dans celui plus réel d’il y a 20 ans, toutes les portes sont ouvertes. Je me retrouve en plein champ tandis qu’un froid glacial m’accueille et m’invite à remonter la fermeture de mon blouson. Tous ces détails auxquels il faut penser. Je distingue d’autres détails du champ éclairé au clair de lune, comme dans une copie d’une miniature de Werner que j’ai possédée au milieu de Béziers au milieu des années 90. Mais, où est ce tableau aujourd’hui ? Je tourne à gauche, sachant que dans mon dos, à une cent mètres git un blockhaus. Les herbes sont hautes et glissent sur mon pantalon en faisant pshh pshh. C’est le seul bruit, je ne distingue pas mes pas mais observe le champ laiteux disparaissant à l’infini. Puis, je glisse dans un trou et me relève en comprenant que j’ai mis un pied dans le fossé en déviant, et commence à m’inquiéter de ne pas apercevoir le chemin à gauche qui repique sur la route. Je pense que les rêves sont extensibles, et que leur court est souvent perturbé par l’illogisme. Mais, pas cette fois. Enfin le chemin, ou plutôt un talus crasseux avec 2 sillons, sans doute un passage à tracteurs. Je me surprends après quelques mètres d’atteindre du goudron. C’est la route éclairée par un faible lampadaire sur la gauche et la droite. Tout s’est déroulé au mieux et d’une manière si claire que cela doit avoir une signification, une prémonition peut-être. Je redescends la route en entendant mes pas, puis dépasse une vieille Renauld V neuve, et m’attends presqu’à découvrir la 405 de mon père, ou sa 504 précédente. Mais, suis-je sot. Surement pas en pleine nuit, puisque ma famille habite presqu’à plus de 10km. Le quartier dort, tous les volets sont clos, le village dort pendant une nuit d’hiver. Je souris en me demandant quelle jour il peut être, mais cela n’a vraiment aucune importance, n’est-ce pas, dans cette situation actuelle. Je suis face à la porte, celle-ci possède un vitrage, un détail que j’avais oublié, puis reviens sur mes pas en passant sous la fenêtre de la chambre de mon grand-père, enfin je touche le mur de la maison voisine. Et je ne trouve pas de chemin, mais une planche. Je doute de ma perspicacité, et en plus je ne distingue rien que la nuit. Je tire la planche qui claque, et tâtonne de la main un passage assez étroit, peut-être 25cm, pas plus. Je ne bouge plus et attend, car le bruit sourd résonne dans la rue, un chien aboie 3 ou 4 fois puis se tait. Je m’engage en mouvement latéral dans le passage et marche sur des morceaux de verre ou de céramique qui craque, et craque. Après quelques minutes de cette manière, je me sens oppresser par les murs, leur froideur, et ce sol illusoire. Mon blouson siffle et griffe, les pieds tapent sur une brique, à moins que cela soit autre chose de même taille. Vais-je bientôt me réveiller oppresser et en sueur dans ma maison de Sangkuriang? Entre ces murs étroits, j’explore un nouveau territoire, plonge en moi-même, et d’atteindre le bout de mon existence. Les pensées divaguent, mon rythme cardiaque augmente, et mon souffle doit surement être blanc de fraicheur et de peur. Au niveau de la taille, je bute sur un objet dur et métallique, je suis bloqué. Evidemment, le chemin a été condamné, pourquoi ne le serait-t-il pas ? Puis, la pluie commence à tomber, et se glisser entre les murs, une pluie dure sans doute un mélange de glace, du bout des doigts, je tâte la surface métallique, qui n’est pas si haute que cela. Sans doute, une carcasse de machine à laver, que j’entreprends d’escalader de biais dans une largeur de 30cm. Je m’égratigne, puis me coupe tandis qu’une substance chaude et visqueuse couvre ma main. Peu importe, je grimpe et prend appui sur la carcasse métallique pourrie, je suis à l’aveugle maintenant, seul au font derrière moi à une cinquantaine de mètre, je distingue à peine la lueur froide des lampadaires de la rue. Enfin, je passe l’obstacle, et mes chaussures claquent sur le sol, devant moi, la cours plongé dans l’ombre, à ma droite une vitre qui couvre du noir, un noir d’abime. Ma mémoire est parfaite puisque du bout du doigt je touche un léger creux dans la vitre, impact de balles. Rien n’a changé, tout semble s’être figé dans les années 80. Que faire maintenant, alors que je m’arrête au seuil de la porte et réfléchis. La glace fouette mon front, mon visage et mon crane ; derrière moi un abime et des milliards de petits bruits, comme des chuchotements, je me retourne. Rien que le néant. J’appuie sur la poignée et la porte s’ouvre. Sur quoi ? Un homme se tient devant moi, il porte la vieillesse, il incarne la vieillesse tandis qu’une lueur jaunâtre éclaire son visage émacié. Il tient une lampe à pétrole, qui fume noir et sent la suie. - Suis-moi. Je me tiens droit comme un I, face à la porte. Non. - Suis-moi. Allons donc. Tu es attendu. Puis, il se retourne et s’éloigne. J’avance un pas, puis 2 et le suis. La porte claque derrière moi, et la nuit se referme sur autre chose de plus inquiétant. La lumière miroite dans le couloir, et les pas du vieil homme résonnent comme dans une cathédrale, puis la lumière oblique à droite. La lampe est posée devant une porte, et la lumière tremble sur les murs qui n’ont aucune décoration. Je tourne la poignée de porcelaine qui glisse sur ma main ensanglantée, et qui lâche un grincement strident. Dehors, le vent s’est levé et la maison craque. Je me retourne mais le couloir est désert, archi-désert. Je tire la porte et découvre un escalier qui s’enfonce comme dans une crypte, c’est la cave. Etant jeune, je n’y allais jamais seul, sinon en courant. Aujourd’hui, une peur ancienne remonte au plus profond de ma mémoire. Je descends les escaliers, un mur de brique, et sens cette humidité et cette odeur de moisissures presque morte. Encore, une fois, j’entends mes pas, qui couvrent presque les bourrasques de glace qui frappent la porte d’entrée plus haut. Finalement, j’entre dans la cave et éclaire la face du vieux assis dans un coin, près d’un amas de bouteille vide et poussiéreuse. - Que me voulez-vous ? En braquant ma lanterne, dans la direction en protection. - Je veux te montrer la direction, celle que tu as toujours voulu connaitre. Il pointe sa main vers le mur. - Quelle est cette folie ? Ses yeux sont injectés d’une certitude brutale, l’homme doit être octogénaire, mais ses manières sont plus vives, ce qui crée un léger décalage. - Suis-je en train de rêver ? Que signifie tout cela ? Il se lève et s’approche du mur, et là où il devrait y avoir que brique et poussière, une autre porte, qui n’existait pas à mon époque. - Qui a-t-il derrière cette porte ? Que me voulez-vous ? - Tu poses beaucoup de questions. C’est justifié de s’interroger. Tu n’es pas dans un trou de lapin, ni dans un piège. Mais, nous te montrons la direction à suivre. Celle-ci te semble périlleuse. C’est bien. Tu as besoin de danger pour avancer. Derrière cette porte, tu trouveras ce qui est nécessaire pour atteindre la lumière. Bref, avances car tu ne peux pas revenir à ton point d’origine. Derrière toi, le néant, en face la lumière. - Qui êtes-vous pour me parler sur ce ton. Le vieille homme esquisse un léger sourire, et se passe la main sur son crâne tel Marlon Brandon dans Apocalypse now. A cet instant, je ne ressens que du froid et aussi une peur immense. Celle du vide. - Allez avances et vite. De nouveau, il me montre la porte, son regard est hypnotique. Je regarde la cave, c’est exactement la même que dans mais souvenir, sauf la porte. A l’époque à la place, il y avait une arche de pierre de taille, murée d’après mon père, bien avant la guerre. Un mystère de jeunesse oublié et enfoui. Je jette un regard sur le vieux, qui maintenant possède les traits de mon grand-père, et aussi une infinie d’autres figues en surimpression, et comme dans un rêve, je tourne la poignée puis la porte d’ouvre et je me sens aspiré. Je me réveille en Indonésie à Bandung le 12 Aout 2013 à 6h29.

mercredi 31 juillet 2013

De retour au Papandayan (après 4 ans d'absence)

Je n’aime pas Marseille, non à cause des rumeurs de la ville et de cette vie grouillante du sud, une certaine idée de la Canebière qui hante les esprits à la nuit tombante, tandis que le peuple se promène en murmure le long des quais, ou en conversation notable du côté de La Bonne Mère, mais pour une phrase dite un après-midi il y a 3 ou 4 ans comme un mauvais présage de conversation. J’aime Marseille pour les bons souvenirs, la mer aux nuances de mouvement, les jeunes qui se précipitent en plongeon en criant, les rues ridées inondées de chaleur, les enchevêtrements de propos à l’accent du sud, car là-bas tout est simple et compliqué. Ce weekend en marchant au Papandayan, un volcan légèrement actif du côté de Garuth sur l’ile de Java, le brouillard s’engouffra dans les contreforts de la coulée de 2002, et transforma en 5mn, les cheminées de soufre, les roches rouges, et le lac vert en un décor écossais : gris sur gris avec des nuances de couleur. Le chemin se fit brutalement absent et le cirque de plus de 3km devant disparut pour se transformer en un mur de brume, et je repensais à cette conversation, d’il y a quelques années, une fin d’après-midi en attendant un bus sur la Canebière en compagnie de 2 personnes expertes en tout et surtout en sagesse. La veille (je parle du temps présent), j’avais passé une excellente soirée avec l’équipe au Chef-table, qui est peut-être le meilleur restau de Bandung, travers de porcs confits accompagnés d’un coulis de pomme, fondant au chocolat sur un expresso Illy, puis chez moi pour une bière autour d’une table de salon. Je fus impressionné par Bertrand, un gars sympa auditeur procédé spéciaux, et sa femme, analyste en incident majeur originaire du bassin de Thau, connaissant Niko Karabatic dont je possède avec fierté un maillot Champion du monde, que j’ai acheté à prix d’or à une vente de charité à Bangkok l’année dernière. La conversation a vite tourné autour du Vietnam, de la Thaïlande, du Cambodge, puis petit à petit en une descende inter-temporelle vers le Tonkin, Indochine, car 4 mois passés dans ce coin du monde transforme les esprits d’une autre manière que de regarder Full Metal Jacket à la télé, ou de cuisiner en parlant autour de 3 gousses d’ail et des haricots verts du marché du samedi. Au bout d’un moment, un vent léger s’est engouffré dans la vallée de lave sèche, et toutes les couleurs sont réapparues, à l’égal de ces volutes soufrées tournoyant vers le ciel, puis la marche a reprise. A 2600m, le guide a obliqué vers un plateau d’arbres morts, secs jusqu’aux racines, complètement desséchés, et puis la jungle, une jungle légère et humide où vivent une multitude de petites araignées, et d’autres bestioles cachées et immondes. Il est étonnant de constater la variété des paysages de Java, où l’on passe de la conversation cordiale et ultra respectueuse, aux pensées les plus énervées: tidak ada, tidak bisa, Maaf Pak, lupa. Au bout d’un moment, à force de traverser les petits buissons de plantes sèches et vertes emplies de fleurs blanches, nous atteignîmes un campement où j’eus la désagréable impression de voir des français. Ceux-ci nous ignorant d’une manière majestueuse, leur guide s’approcha et s’essaya à quelques vocabulaires de Baudelaire qui me surprit, en m’expliquant avec une certaine réserve, être un prof à Jakarta en accueil d’étudiants, de venir faire un peu de camping dans ce coin reculé de Java. Il est souvent dans les lieux des plus improbables où l’on rencontre l’extraordinaire et le non-convenu. Alors, une nouvelle meute de nuages voluptueux s’engagea avec détermination sur le plateau, nous transformant à nouveau en fantômes ; nous décidâmes de continuer la marche autour du volcan. Au loin, un cri nous fit frémir, et ma voisine allemande géographe m’apprit bien plus tard lors d’un repas chez l’Italien, pizza légère, pâtes fraiches al dente, raviolis à la viande et surtout une salade aux morceaux de gruyère assez gouteuse il est vrai de ce côté d’Asie, que ce gémissement n’était autre que celui du lynx, prédateur de cette jungle d’altitude, que les javanais n’ont pas complétement colonisé, et c’est à ce moment que nous prononçâmes pour la première fois le non d’un lieu qui fait frémir les Indonésiens, un lieu peuplé de légendes, où les gens s’évaporent d’une manière régulière, là où, il y a un an, Pak Kornell est parti brutalement dans le crash du Sukoi Superjet, un lieu maudit qu’il est bon de taire : le mont Gédé. Et là, j’aimerais voyager à travers les ans, regarder dans le passé, et revenir ce dimanche-là à Marseille il y a 4ans, je crois en Juin 2009. Il est peut-être 18h, demain je pense qu’une journée de travail m’attend, et revenir à ces mots durs dit simplement, ces mots ressemblant à des contre à rebours de vie en y repensant, ces mots dit avec simplicité mais complètement cruels dans leur conception. Je crois qu’il était question de temps qui passe comme cette méditerranée où des fortunes se sont construits sur des radeaux et aussi des misères oubliées. On ne répétera pas ces phrases aux enfants, il risquerait de les citer. On tirera un trait sur ces mots. - De quoi parlons-nous, fils ? - Je parle d’une époque qui n’existe plus, où l’on jouait comme des jeunes chiens fous dans les rues. - Pourquoi Marseille, et pourquoi pas une autre ville ? - Parce que Marseille est éternelle, Gamin. Et, n’est surtout pas une ville banale sans ambition, construite autour d’une petite bourgeoisie, mais autour de Dieux grecs. - Pourquoi, Grand, ne conserves tu pas le meilleur, et oublies le reste. - Parce que c’est cela qui fait notre force. La force de faire face. Hier, il fut l’heure de casser la croute au Tizy, qui est un restaurant allemand de Dago, près du McDonald. J’y accompagnais ma voisine allemande, qui marche à pied, en longeant quelques warum où fument quelques satés et parlent des Irmans, Herry et autre Slamet, sans oublier des Lindi, Kikis et autre Natalis. Nous arrivâmes bien tôt, et eurent le temps d’observer une table d’étudiants criant comme des cochons, et buvant en bavant et s’assoiffer. Un vieux avec une lanterne s’approcha d’un pas pesant au bout d’un quart d’heure, et commanda les boissons. Un jus d’ananas de Lembang pour moi, une eau gazeuse pour Sulamith. Finalement, vers 8h arriva Gusti, sa femme et ses 2 enfants. On discuta musique, puisque Gusti travaille dans une radio HardRock de Bandung, puis de la chute du mur de Berlin en 88, de la France un peu mais pas du tout de Paris, et aussi de la Reformasi. Bref, tous ces sujets furent abordés hier, laissant le reste bien loin.

dimanche 7 juillet 2013

Indonesian Gods

Il faut se balader dans les rues de Bandung un samedi matin vers 11h, pour comprendre l’étendu de problème, surtout en revenant d’une balade chez David, un américain de Broadway qui fabrique des chaussures de luxe pour les élites du monde d’aujourd’hui dans la zone la plus encombrée et sale du sud de la ville. De New-York à Melbourne, en passant par Paris. Plus tôt au Sangkuriang, vers 8h, Pak Yudi a garé sa mobylette et enfilé son habit de chauffeur, un habit du futur à l’égal d’une combinaison de Star-Trek des années 80. « Ici, on joue de style. Man ». Puis, un coup de klaxon a suffi pour me réveiller d’une altercation la soirée précédente avec un Papou imbibé dont le niveau intellectuel était à l’égal de certains livres d’histoire et de géographie qu’il a lu sans doute une page sur 2. Bref, c’est dans un état d’énervement avancé que j’ai bu un café chez Léon, une gargote en bas de Dago, connu pour vous faire croire l’impossible : un café acheté, un donuts offert. Cependant, une ou 2 fois par semaine, je raffole de m’y arrêter et de discuter du temps présent accompagné de Pak Yudi qui a ses avis. Respiré la pollution à Bandung est une habitude qu’il faut savoir prendre, et descendre dans le sud de la ville, c’est comprendre le drame d’une ville, d’un pays totalement tendu vers le profit, avec un abandon total de l’environnement. Ici, les teintureries rejettent directement dans la rivière, les grosses berlines noires des aisées et nantis de Jakarta jettent leurs plastiques en route, les millions de mobylettes crachent une fumée acres et pertinentes, plus bas dans les rizières on récolte cet engrais naturel. Un délice. Il faut savoir qu’il y a quelques semaines, David fut victime d’un cambriolage en règle et correctement prémédité, avec le vol de tout son stock prêt à l’envoi et de toutes ses machines de couture. En fait, les voleurs ont creusé une excavation précise dans un mur en arrière-boutique, et ont fait le boulot, comme on dit. J’imagine le sourire gêné des voisins interrogés qui, dormant à 5m, n’ont rien entendu. Vers 9h, nous nous sommes garés devant l’atelier et une attente de 10mn le long de la route dévastée m’a fait réfléchir. Peut-être est ce gars me saluant à coup de Mister, d’une manière qui n’existe plus dans le nord de Bandung, peut-être aussi ce flot ininterrompu de véhicules en tout genre se précipitant dans tous les sens du code de la route, ou encore ces indos assis en tailleur devant l’atelier fumant et discutant (plus tard, j’appris que c’était les employés), peut-être un mélange de toutes ces idées, m’ont fait réaliser que l’entreprise de David ne pouvait, dans ces conditions, n’être qu’éphémères, et de disparaitre à court terme au mieux par un vol, au pire par quelque chose de terrible ; car dans l’un des coins les plus pauvres de Java, on ne fabrique pas des chaussures à 350 USD, en payant ses employés moitiés moins. Sur le papier, ce modèle économique ferait sans doute rêver le moindre financier assis en haut de sa tour de la défense ou de la City, mais dans la réalité, le jeu est des plus dangereux, et il faut faire preuve d’un courage aveugle pour s’y prêter. Après avoir bu un café au Moll du coin, sous le chant d’une javanaise à la voix et à la posture magnifiques, nous discutâmes un moment du potentiel de l’Indonésie, et des progrès entrevus depuis 2009, lors de ma première mission, où j’assistais ce jour vivide de Mars à une averse torrentielle et au crash d’un avion de transport militaire emportant une vingtaine d’âmes sensibles vers le ciel. Oui, un samedi matin avec David, assis sur une chaise de plastique, il est de bon ton du parler de l’Indonésie du futur, se développant par ses qualités et son génie, et non par l’émergence d’une classe moyenne, qui peut sans doute se payer aujourd’hui la dernière Toyota Innova à 30000 USD, mais qui se fout comme de sa première paire de chaussure vérolée de la pauvreté endémique au bord des routes, de la pollution induite générée par son hyperconsommation, mais qui sourit toujours d’une manière des plus polies à la vendeuse ou à son voisin blanc à qu’il n’a jamais parlé. « Soon afterwards it began to rain, pelting drops that rattled against the windows and blurred the world into greys and grenns. Deep rumbles of thunder accompanied shadow on this journey south: the storm grumbled, the wind howled and the lightning made huge shadows across the sky, and in their company shadow slowly began to feel less alone”. American Gods, Neil Gaiman. Le retour fut plus périlleux car la voie rapide, qui n’existait pas, il y a 20 ans, protégeait Bandung de l’intrusion des gens de Jakarta, était colmaté sur 10km. Une heure plus tard, nous atteignîmes les artères de Bandung, alors qu’un autre problème s’affichait à l’horizon. Le 4 en 1 du boulevard Pasteur me faisait craindre une amende. En fait, il est étonnant de penser que Pasteur ait visité la ville, il y a quelques siècles, laissant un souvenir marquant et intemporel, à l’égal de la conférence des non-alignés au milieu du 20ème siècle. Un soleil éclatant encombrait la ville, et mit en valeur les magnifiques jardins du Setrasari, que j’ai du mal à décrire avec des mots. J’utiliserai donc l’image de l’hemingbird qui bat 1200 fois des ailes par seconde, et qui se cache et que personne n’a vu depuis 20ans en ville. Nous traversâmes ce quartier, sans encombre et sans embouteillage, ce qui semble inconcevable pour atteindre finalement le Setiabudi et ses habitudes dégradées. J’en parlais le lendemain au Starbuck au Hollandais-volant qui me parla de ses projets débutés à 50 ans en Indonésie, de sa famille déjà partie en Europe en vacances, de la France magnifique sous le soleil du Tour de France, de leçons de pilotage au-dessus des plages du Nord vers Rotterdam et surtout de l’été où il fait bon vivre là-bas alors qu’ici toute l’année sous les orages tropicaux de cette hémisphère on est bien. « Like the legend of the Phoenix All ends with beginnings What keeps the planets spinning The force from the beginning” Get Lucky, DaftPunks

lundi 24 juin 2013

Bandung caravane

Ce Dimanche matin à Bandung, il faisait frais, presque froid sur les hauteurs de Dago, vous savez, cette route en direction du Valley et qui monte en pente douce vers Lembang, pour boire un café en compagnie de Sulamith, ma voisine géographe, qui s’y connait sérieusement en lignes de niveau, cartes, glissements de terrain et autres tremblements de terre, et Dieu sait que l’Indonésie est un terrain propice à toutes ces études. En ce moment, les orages sont plutôt chaotiques, et étant loin d’être expert en météorologie, il parait que les pluies diluviennes du matin ne sont pas communes. Revenant à notre propos, nous avions décidé de nous arrêter au Dago Selasar, qui est un petit café assez spécial, à l’intérieur duquel se trouve un magnifique arbre, et coule un ruisseau, cette intégration naturelle lui donne un certain charme que Michelle aurait plaisir à découvrir pour discuter de ces choses du temps présent : est-ce que Jokowi participera aux prochaines élections ? Ou bien choisira-t-il de partager un ticket avec Maman Megawati, une fille de Sukarno ? L’augmentation de 30% du prix de l’essence entrainera-t-elle inflation et instabilité civile ? Toutes ces questions que j’aurais eu aussi plaisir à partager avec Roger, Magalie et Germain, sans oublier Félix accompagné de Kat, un samedi matin car, avouons-le aujourd’hui, le reste de la semaine, j’étais retenu prisonnier par cette entreprise solide de l’Oise Faurecia, qui reste une usine à user des ingénieurs et à promouvoir les amis des amis. Ce matin-là, Sulamith et moi avons discuté des sujets de Juin 2013, sans référence aux années 2000, car à quoi bon ? Pourtant, cette nuit, j’ai fait un rêve étrange et assez pénétrant, en rêvant que 2 mondes se rapprochaient, que 2 espaces cohabitaient l’ombre d’une faille, d’un instant, d’un présent, ou d’autre chose de temporel. C’était un Samedi matin vers 11h, à l’ouverture des lieux, car Michelle n’est pas matinale, il devait à cette heure, c’est-à-dire vers 16:00, tomber un orage redoutable sur Bandung, que j’ai poussé cette porte de guingois et cette devanture plutôt vieillotte, pour me diriger dans l’arrière-boutique, où pêle-mêle trainait sur une table un capharnaüm de livres traitant d’art et d’ennui, mais ce qui m’a attiré ce jour dans une étagère de côté fut une édition du routard traitant de l’Indonésie que j’ai feuilletée au hasard sans intérêt, sans grande motivation, et à de tourner des pages tout seul en passant de Bali à Lombok, puis à la province de Java. Une semaine avant, une grosse tireuse de carte, amie de Michelle, m’avait dit sans me connaitre que je devais voyager ces prochaines années. Durant ces 6 ans, j’ai passé du temps dans cette librairie d’occasion, car j’y ai découvert les œuvres du passé, mais aussi un esprit qui manquait tant à Faurecia, une entreprise médiocre de l’Oise, sur laquelle il serait bienvenu qu’une bombe atomique tombe par hasard. Comme son nom ne l’indique pas, Sulamith est une allemande, qui comme Carmen, est né à Hambourg au Nord, et dont je n’ai plus de nouvelles depuis plus de 10ans, ce qui me fait dire son manque d’intérêt extraprofessionnel, je crois que nos rares conversations purent se résumer à une phrase dont je me rappelle d’une manière vivide aujourd’hui au coin d’une porte à l’occasion d’un BBC à Blackstone road : « are you trying to tell me something ? », à cette époque, dans les années 2000, j’étais infiniment trop timide pour développer quelques sujets du cœur, et je crois que la conversation s’est arrêtée là à jamais, enterrée dans un certain néant. Donc, Sulamith m’a parlé de Munich, une ville trop chère, que sa sœur mariée à un gars travaillant à BMW habite avec ses 2 enfants ; je lui ai rétorqué un souvenir de Cellbond et d’une visite, lors d’un hiver glacial, dans cette entreprise pour rencontrer un certain Herr Schluptoken, l’archetype typique de l’Allemand moderne qui, sans faire preuve d’arrogance, vous rappelait bien votre position dans cet univers industriel. J’aime Munich, ses routes larges, ses buildings carrés et propres, ses magasins éclairés et ses gares comme des cathédrales. Un soir, avec Mike, le patron égocentrique, radin et généreux de Cellbond, je crois y avoir bu une bière dans un pub immense appelé Augustiner, dans lequel lefuror avait son carré. Est-ce que Frauke était là ? Impossible de me souvenir. En tout cas, être l’amie du patron peut transformer une secrétaire médiocre en avion de chasse du marketing international. La mémoire joue des tours, surtout lorsqu’elle vieillit. La mémoire vieillit et hante mes nuits. Et, là, j’ai envie de citer une phrase au hasard, tiré de n’importe quelle page du dernier Stephen King, 11.22.63, et là, j’ai envie de me dire que cette phrase possèdera une certaine signification, une évidence de hasard, quelque chose de vrai demain, et qui ne l’ai pas encore, une addition de mot qui pourrait changer le monde, l’univers et le temps. Ce sera page 632, écoutons et réfléchissons en silence: « I did some more crying, because I thought you were gone for sure. I was scared for you, but I hated you, too”. Voilà, cela sera cela. La boucle sera bouclée. Nous finissons notre café, un regard sur le Bandung un Dimanche de Juin en 2013. Et, la route reprend. CeVendredi, en second round de notre visite culturelle de Bandung, nous avons décidé de pousser les portes du Verde, qui est un lieu cosmopolite où se rassemble une certaine classe moyenne aisée de Bandung et Jakarta réunis ; en prenant une place côté cuisine, ce qui offrit une vue en écran large sur ce restaurant ultra branché du mi-Dago. Un DJ à la tête de Pinocchio s’escrimait sur ces manettes à extraire des airs sans rythme et étrangement envoutant. La lumière était assez tamisée pour, d’une part laisser entrevoir les ombres de belles indonésiennes du temps présent, et de l’autre faire disparaitre les bestioles immondes qui rampent plus bas en ces lieux. Un moment donné, alors que notre amie Sulamith piochait sur son portable, ce qui n’est jamais bon signe, j’entrevus au loin les handballeurs du Bouc Handball, autour d’une table en train de commenter le dernier match du samedi, malgré la distance et la musique de plus en plus forte, -désagréable le Pinocchio-, je distinguais certaines phrases et un peu moins celle de ma voisine, qui maintenant dissertait sur son père, une sommité mondiale en gestion des forêts, qui a « crée » le système du Pérou, fut prisonnier au Mozambique dans les années 80, et vécu une vie des plus riches à voyager, explorer et tracer des cartes, et hélas aujourd’hui victime d’un AVC plongé dans des rêves de verdures et de séquoias millénaires. On nous servit une guiness, et je voyais bien que les joueurs de mon équipes, les Louis, Deni et autres Franki, me faisaient des signes pour les rejoindre, mais que neni je restais dans ces conversations exotiques et non classifiés que Sulamith semblait dérouler plus vite qu’un tapis volant. Vers 23h, un DJ prit les commandes et lança langsum le dernier DaftPunk, qu’on entend au monde entier mais pas urbi & orbi en ces époques actuelles. Au loin, dans le coin prêt des grandes plantes -encore une fois un resto de verdure qui tranche avec les poubelles des rues ambiantes -, mon équipe était servie : faritas poulet, des marmites mexicaines et autres plats épicés. De notre côté, nous restâmes sur des bières alors que je commençais à fatiguer de ma semaine un peu trop chargée ; il était l’heure de payer et quitter la scène. Un dernier signe à mes amis des années 2008, et nous sortîmes du Verde assailli par la pollution et la circulation de ces heures. Et, là, en aparté, faisons une citation pour Roseline, qui est une fille exceptionnelle connue sur les bords du Théâtres en l’air en 2004, et qui aujourd’hui est administratrice d’une troupe dans sa belle région de l’Ouest, une phrase encore du dernier Stephen King, qui devrait s’arrêter là après un tel chef œuvre : « Fifty dollars, she shouted. Fifty dollars for a ride into Dallas. Main Street. Main Street. Gotta see Kennedy. Fifty dollars.”. Alors, il était l’heure de marcher dans les rues de Sangkuriang, désertes mais peuplées d’Invisibles. Alors, vers 23h, un soir d’été en France de 2013, un soir de fête de la musique à Bandung, un vent frais secoua la cime de grands épicéas oppressés et stressés par le béton plus bas. Et, autour de nous, des milliers esprits rêvaient de jour meilleur, d’égalité, de liberté et de bonheur. Alors, je pensais à la petite fille de 2 ans de mon chauffeur, qui venait de subir ce matin une opération de 6 heures, que j’avais vue à l’hôpital, les larmes aux yeux, avant-hier. Ainsi, furent mes époques en Indonésie.

lundi 27 mai 2013

Sur la route de Dago

Ce Samedi matin, je me suis réveillé en sursaut en pensant à mon père décédé il y a une vingtaine d’année. Je ne sais pas où se situent les frontières du rêve, de la démence et aussi de la colère, mais j’ai associé sa grosse voix à ces roulements de tonnerre qui couvraient Bandung ce matin-là. J’ai remonté ma couverture, puis finalement, je courrais vers la douche en pensant à un certain emploi du temps chargé, car j’avais prévu de balader la famille de mon chauffeur en ville, puis de boire un café ensemble vers Jalan Riau dans un petit « bistrot indo », évènement que j’appréhendais à cause de la maladie de sa petite fille, qui serait à coup sûr le centre des préoccupations des conversations. Lorsqu’à 8h30, je tirais les rideaux de cette demeure de style hollandaise que je loue à une famille aisée indochinoise, je fus surpris par un épais brouillard, qui me remémora mes souvenirs de gamins dans les plaines du Nord de la France à chasser avec une carabine des animaux invisibles. J’en garde paradoxalement un souvenir satisfaisant. Finalement, Xavier un nouvel expatrié, remplaçant des Silous-Uhlen, arriva et nous bûmes un café à toute vitesse malgré l’odeur du week-end, car la journée serait longue. Je lui présentais les tableaux de Yuli, mon chauffeur, et aussi les divers souvenirs collectés depuis 2 ans. La maison était encombrée de cette quinzaine d’œuvres assez originales pour lui donner un caractère certain issu du passé mais ne projetant qu’une aura diffuse vers l’avenir. Et là, je cite cette phase de Kerouac pour Monique aujourd’hui, et Michelle pour hier : « So, in Indonesia, when the sun goes down and I sit on the old broken-down river pier watching the long, long skies over Bandung and sense all that raw land that rolls in one unbelievable huge bulge over the West coat of Java, and all that road going, all the people dreaming in the immensity of it, and in the Kampung I know by now the children must be crying in the street where they let the children cry, and tonight the stars will be out, and don’t know that God is a Pooh Bear.”. La matinée fut encombrée en descendant Dago, et son flot habituel de voitures et de jeunes à pied, qui se rassemblent jour et nuit, embrassent le jour comme la nuit d’une certaine fureur de vie. Dans la voiture, j’avais amené ma nouvelle GoPro pour faire contenance et filmer ce Bandung en effervescence qu’on a du mal à imaginer de l’autre côté du monde. Ici, c’est un homme à cheval qui se fait klaxonner par des 4x4 noirs venus de Jakarta, là des bandes de jeunes qui chantent en mendiant en groupe pour glaner quelques rupiahs, là des types au visage émacié, des marcheurs en guenille et sandale qui traversent les époques et l’univers, et encore des filles magnifiques habillées à l’occidental, à la mode et connectées qui veulent tout, comme cette société du tout et de l’immédiat. Cette foule n’est pas pressée et, malgré la crasse des routes, dessine un sentiment d’éternité assez plaisant à circuler, je crois, un samedi vers 10:00. Nous nous sommes retrouvés vers midi avec la famille des expatriés français de Bandung pour fêter les 49 ans de Fred Bhang, et surtout l’occasion rare de voir la communauté au complet autour d’un BBQ. Mon esprit fut vide de raconter les diverses conversations que nous eurent, et qui me fatigue au-delà d’un certain point de matérialité. J’ai cependant apprécié les quelques mots avec Fred, avec qui, hors contexte de Pelissanne, fait toujours preuve d’humanité et pragmatisme autour d’un BBQ en préparation. A cette soirée de midi, on pouvait compter parmi les membres invités, les Maurins toujours passionnés par les Sports mécaniques, les Belges qui ont décidés de vivre à 100% en Asie depuis quelques mois ; nous en reparlerons, les Tardieux tout nouveau tout neuf, et les Combrets qui s’installent tranquillement. En guess, il y eut Seb Ricci, frais de nous apporter les dernières nouvelles du pays, qui ne sont pas forcément les meilleurs. Des nouvelles du front en résumé. Alors que l’heure tournait dans le vide, un orage violent fit résonner quelques orgues du côté de Lembang, puis en un raccourci hors propos descendit en une cavalcade inquiétante vers Cimahi. Bang, boum, bang et rebang. Les Dieux avaient décidé de taper sur les tamtams célestes, et réveiller quelques expatriés en quête de sommeil, mais pas de fatigue. Alors, on frappa discrètement à la porte, comme le ferait une petite souris, j’ouvris avec la surprise de découvrir Gemma sa grande chevelure rousse au vent, emportant avec elle quelques feuilles rouges, roses et verts-sombres. Il était 17h je crois car la nuit commençait à l’emporter sur les autres éléments et la mosquée chantait au son des minarets tant décrits par le Grand Roger de Grans. Erreur il était déjà 18h, et la conversation s’attarda sur Pak Kiang, notre ancien loueur de voitures, prit d’un mal aussi étrange que violent : il perdait son sang. Plus tard, au cours d’une réunion de préparation au steerco, Julien me souffla un cancer du foie. Enfin, Gemma se décida à bouger et décidâmes de remonter au nord de Dago au Fashion Pasta, qui chemin faisant nous prit plus d’une heure. Les mystères de Bandung et de ces embouteillage me firent jurer plus d’une fois. Paix à notre âme. La soirée fut animée en ces hauteurs, et un brouillard fantomatique enveloppa le restaurant, tandis que nous parlions de projets à court terme et de quelques voyages possibles dans cette région presqu’inaccessible : la Papouasie, 7h de vol de Jakarta comme un univers encore à découvrir. Finalement, sur un rire, nous nous séparâmes. Gemma vers ses histoires et ses livres, moi vers un match hypothétique au 254. En fait, j’arrivais au pub une heure en retard, et fut surpris d’attendre l’équipe une heure de plus, ce qui me fit dire que ma position géographique n’était pas celle de Bandung, mais Tokyo élagage horaire compris. Je commandais une première bière et souris pour la première fois de la soirée lorsque Puri s’approcha. - Salut, Sal. - Salut Puri, je t’offre une bière. - Désolé, je suis avec les espagnols, s’exprima-t-elle dans un français pas trop mauvais pour le commun des français, et imprima ma déception, car Puri était une charmante indonésienne éduquée à la culture occidentale et capable de toutes les facéties que l’on connait de ce côté du monde. Je contenais ma déception en voyant s’approcher à travers la foule, John dos Passos, un jeune gars capable de courir le 100m en 11 secondes et surtout possédant une feinte de passe à droite assez efficace. Nous commandâmes des bières et parlèrent de quelques projets de VIE à PTDI. John avait une green card que lui avait offert Flo avant son départ pour l’Europe, et me confirma qu’il avait eu un entretien avec Seb et Julien en semaine au Hilton. Vers 11h30, Bernardo nous rejoignit et Ernest H. qui venait d’assister à 4 combats d’ultimat figher aux arènes de Bandung, nous parla de clefs de bras, de jambe et d’étranglement. Sur ce dernier sujet, je possède quelques expériences et lui démontrais par la pratique quelques enchainements que je pratiquais étant jeune sur les tatamis de France. Alors, qu’à la lueur d’une bougie, nous débattions sur ces sujets, je remarquais à peine Bernardo en grande et murmurante conversation avec John, plus tard j’appris qu’il était question de filles, et surtout de Nietzsche qu’il avait étudié en 78 à Cambridge. Vers minuit, toute la smala débarqua au 254, l’atmosphère était étrange puisque par quelques magnétismes, les plus mignonnes étaient attirées vers le groupe des Espagnols, tandis que nous discutions à la bougie et au couteau. De loin, je saluais le petit Flo, qui possède en ce moment un niveau de confiance assez élevé, et surtout une maitrise du bahasa lui permettant d’aborder n’importe quelle fille attablée au bar. Mais, je m’égare, car Bernardo remontait enfin la pente et se mit à discourir, à exposer, à débattre sur les méthodes de management d’un projet, et dans son élan évangélisateur se lança dans quelques démonstrations détaillées. Il parlait, il parlait tout seul d’une seule voix, une bière à la main comme une machine. Et, John l’écoutait. Mais à quelle heure allait commencer le match ? Vers 1 heure, une ou 2 blondes s’extirpèrent du groupe des espagnols, que je commençais par quelques raisons obscurcies par la bière à maugréer, et parlèrent à la smala, l’autre groupe de français, eux aussi magnétisés. Je regardais le ciel et fut surpris de voir quelques étoiles entre 2 perturbations nuageuses de 10km en altitude. A ce niveau de hauteur, il fut facile de voir que les 2 blondes décidément trop arrogantes pour être simples étaient prêtes à émigrer vers d’autres cieux plus intéressants. Enfin à 1h45, le match commença et ne dura hélas que 5 minutes. De mémoire d’ordinateur, je ne vois que mes 3 amis hurlant et dansant aux buts, alors que les indonésiens les observaient d’un œil indécis. Alors, en Indonésie, lorsque l’aube pointe, les lueurs du jour zèbrent un ciel sans fin et presque infini, lorsque les enfants de la nuit s’éveillent à la rue et marchent en silence, et surtout pleurent, alors un être, un gars, un type appelé Sal conduit lentement et observe ces êtres de papiers souffrir, crier, rire et gémir en silence, comme un film muet des années 20. Alors, il sait que dans une infime éternité, le jour va apparaitre en rayonnant, et tous les souvenirs de la nuit s’évaporer. Il sait cela en imaginant la magnifique Gemma et ses mots cristallins, les conversations fines de Bernardo, John, du petit Flo. Il sait cela. Il le sait avec clarté.