dimanche 7 juillet 2013
Indonesian Gods
Il faut se balader dans les rues de Bandung un samedi matin vers 11h, pour comprendre l’étendu de problème, surtout en revenant d’une balade chez David, un américain de Broadway qui fabrique des chaussures de luxe pour les élites du monde d’aujourd’hui dans la zone la plus encombrée et sale du sud de la ville. De New-York à Melbourne, en passant par Paris.
Plus tôt au Sangkuriang, vers 8h, Pak Yudi a garé sa mobylette et enfilé son habit de chauffeur, un habit du futur à l’égal d’une combinaison de Star-Trek des années 80. « Ici, on joue de style. Man ».
Puis, un coup de klaxon a suffi pour me réveiller d’une altercation la soirée précédente avec un Papou imbibé dont le niveau intellectuel était à l’égal de certains livres d’histoire et de géographie qu’il a lu sans doute une page sur 2.
Bref, c’est dans un état d’énervement avancé que j’ai bu un café chez Léon, une gargote en bas de Dago, connu pour vous faire croire l’impossible : un café acheté, un donuts offert. Cependant, une ou 2 fois par semaine, je raffole de m’y arrêter et de discuter du temps présent accompagné de Pak Yudi qui a ses avis.
Respiré la pollution à Bandung est une habitude qu’il faut savoir prendre, et descendre dans le sud de la ville, c’est comprendre le drame d’une ville, d’un pays totalement tendu vers le profit, avec un abandon total de l’environnement. Ici, les teintureries rejettent directement dans la rivière, les grosses berlines noires des aisées et nantis de Jakarta jettent leurs plastiques en route, les millions de mobylettes crachent une fumée acres et pertinentes, plus bas dans les rizières on récolte cet engrais naturel. Un délice.
Il faut savoir qu’il y a quelques semaines, David fut victime d’un cambriolage en règle et correctement prémédité, avec le vol de tout son stock prêt à l’envoi et de toutes ses machines de couture. En fait, les voleurs ont creusé une excavation précise dans un mur en arrière-boutique, et ont fait le boulot, comme on dit.
J’imagine le sourire gêné des voisins interrogés qui, dormant à 5m, n’ont rien entendu.
Vers 9h, nous nous sommes garés devant l’atelier et une attente de 10mn le long de la route dévastée m’a fait réfléchir. Peut-être est ce gars me saluant à coup de Mister, d’une manière qui n’existe plus dans le nord de Bandung, peut-être aussi ce flot ininterrompu de véhicules en tout genre se précipitant dans tous les sens du code de la route, ou encore ces indos assis en tailleur devant l’atelier fumant et discutant (plus tard, j’appris que c’était les employés), peut-être un mélange de toutes ces idées, m’ont fait réaliser que l’entreprise de David ne pouvait, dans ces conditions, n’être qu’éphémères, et de disparaitre à court terme au mieux par un vol, au pire par quelque chose de terrible ; car dans l’un des coins les plus pauvres de Java, on ne fabrique pas des chaussures à 350 USD, en payant ses employés moitiés moins. Sur le papier, ce modèle économique ferait sans doute rêver le moindre financier assis en haut de sa tour de la défense ou de la City, mais dans la réalité, le jeu est des plus dangereux, et il faut faire preuve d’un courage aveugle pour s’y prêter.
Après avoir bu un café au Moll du coin, sous le chant d’une javanaise à la voix et à la posture magnifiques, nous discutâmes un moment du potentiel de l’Indonésie, et des progrès entrevus depuis 2009, lors de ma première mission, où j’assistais ce jour vivide de Mars à une averse torrentielle et au crash d’un avion de transport militaire emportant une vingtaine d’âmes sensibles vers le ciel.
Oui, un samedi matin avec David, assis sur une chaise de plastique, il est de bon ton du parler de l’Indonésie du futur, se développant par ses qualités et son génie, et non par l’émergence d’une classe moyenne, qui peut sans doute se payer aujourd’hui la dernière Toyota Innova à 30000 USD, mais qui se fout comme de sa première paire de chaussure vérolée de la pauvreté endémique au bord des routes, de la pollution induite générée par son hyperconsommation, mais qui sourit toujours d’une manière des plus polies à la vendeuse ou à son voisin blanc à qu’il n’a jamais parlé.
« Soon afterwards it began to rain, pelting drops that rattled against the windows and blurred the world into greys and grenns. Deep rumbles of thunder accompanied shadow on this journey south: the storm grumbled, the wind howled and the lightning made huge shadows across the sky, and in their company shadow slowly began to feel less alone”. American Gods, Neil Gaiman.
Le retour fut plus périlleux car la voie rapide, qui n’existait pas, il y a 20 ans, protégeait Bandung de l’intrusion des gens de Jakarta, était colmaté sur 10km. Une heure plus tard, nous atteignîmes les artères de Bandung, alors qu’un autre problème s’affichait à l’horizon. Le 4 en 1 du boulevard Pasteur me faisait craindre une amende.
En fait, il est étonnant de penser que Pasteur ait visité la ville, il y a quelques siècles, laissant un souvenir marquant et intemporel, à l’égal de la conférence des non-alignés au milieu du 20ème siècle.
Un soleil éclatant encombrait la ville, et mit en valeur les magnifiques jardins du Setrasari, que j’ai du mal à décrire avec des mots. J’utiliserai donc l’image de l’hemingbird qui bat 1200 fois des ailes par seconde, et qui se cache et que personne n’a vu depuis 20ans en ville.
Nous traversâmes ce quartier, sans encombre et sans embouteillage, ce qui semble inconcevable pour atteindre finalement le Setiabudi et ses habitudes dégradées. J’en parlais le lendemain au Starbuck au Hollandais-volant qui me parla de ses projets débutés à 50 ans en Indonésie, de sa famille déjà partie en Europe en vacances, de la France magnifique sous le soleil du Tour de France, de leçons de pilotage au-dessus des plages du Nord vers Rotterdam et surtout de l’été où il fait bon vivre là-bas alors qu’ici toute l’année sous les orages tropicaux de cette hémisphère on est bien.
« Like the legend of the Phoenix
All ends with beginnings
What keeps the planets spinning
The force from the beginning” Get Lucky, DaftPunks
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