lundi 21 janvier 2013

Tonkin Noel 2012

“We’re the nomad tribes, travaelling boys In the dust and dirt and the racket and the noise” Mark Knopfer. Why aye Man.
Le jour Tout a commencé à Chang Mai, une bourgade développée du Nord de la Thaïlande, où nous avions rendez-vous pour un trek de quelques jours. Les Silous avaient organisé le voyage au lendemain de Noel. Ce jour-là, le ciel fut noir et blanc, et à l’hôtel, il y avait une Thai qui fumait trop, surement une espionne à la solde du gouvernement, qui tapotait fiévreusement sur un portable coréen quelques messages techniques. Une fumée claire obscure dans un ciel blanc et calme. Alors que nous sirotions une boisson sucrée préparée par une serveuse trop grosse, des taxis noirs traversaient le paysage et disparaissaient. Nous attendions, en lisant un plan, le briefing de Noel, celui-ci serait sévère, âpre, sans concessions. La jungle n’était pas un lieu agréable, et le danger rodait, nous menant, si nous dévions des consignes, vers les souffrances et le drame. C’est ce que j’entrevoyais dans la fumée de cette fille, comme l’ombre d’une messagère de quelques augures du temps présent.
Le départ et l’arrivée Après 2 heures de pick-up sur une route de bric et de broc, nous arrivâmes sur un sentier connu par quelques initiés, et nous croisâmes une vieille, surement une sorcière des temps anciens, qui nous toucha du regard. Notre guide Ropoo la salua d’un geste compliqué d’une main sure, puis se tourna vers la nature en nous parlant, démonstration à l’appui, d’araignée bœuf, de plantes volantes, d’écorce de thé, mais un regard averti aurait dû comprendre que son esprit était déjà ailleurs, peut-être dans un village isolé dans le temps et l’espace. Les Anglais confiant marchaient d’un bon vieux pas de scout de France sans se douter une unique seconde que le véritable nom de notre guide fut Samuel Clemens, un écrivain bien connu et reconnu en Asie, il y a plus d’un siècle. Un autre français dont les véritables références furent dévoilées plus tard, regardait cet univers de l’œil détaché d’un Wallace, trop concentré sur la jungle pour se douter que ces compagnons de marche eussent des motivations un peu différentes que celle bucoliques qu’on pouvait bien leur donner. Enfin, les Silous utilisaient à bon escient leur Canon 6D, afin de saisir certaines preuves et témoignages que nous étions bien aveugles de remarquer dans cette jungle étrange et dépeuplée. Une jungle que Neil entrevît l’ombre d’un instant dans un éclair de lucidité. Cette absence de moustique, de sangsues dans les ruisseaux et les mares, de tarentules vous chatouillant les chevilles, ou encore ces singles perchés en haut de la cathédrale sylvestre en fuite, furent autant de messages subliminaux que nous ne surent interpréter urbi et orbi. Notre mentor opérationnel Patrice Lecan nous avait d’ailleurs prévenus. « Ici, vous ne serez jamais seuls, même dans la paillote la plus isolée au cœur de la jungle, il y aura toujours des regards que vous ne voyez pas. Restez sur vos gardes ». Silou wife, dans une fulgurance, s’exprima en des termes prescients dits à une époque par un autre voyageur : « Ce sont les conquérants du monde cherchant la formule écologique, le sport et le confort voyagent avec eux, ils emmenent l’éducation, des races, des classes et des betes sur ce vaisseau. Repos et Vertige. A la lumière diluvienne, aux terribles soirs d’étude. »
La marche Ici, comme toujours, la marche est le meilleur moyen pour parler et décrire ses émotions, et Ropoo d’un pas alerte s’arrétait souvent pour jouer de la fronde, pour siffler les oiseaux et aussi pour toucher les arbres et les insectes de la paume de sa main ravinée. Le sens et le pouvoir. Petit à petit, ses paroles se firent pouvoir et commandement, comme un livre ouvert sur quelques combats. Beaucoup de sang fut versé dans cette région, et Ropoo le savait sans le dire, beaucoup d’armes furent utilisés pour défendre un périmètre cher. Je posais d’entrer une question sensible à la première personne. Je parlais de la Birmanie nichée à 30km, la réponse fut naturaliste et évolutioniste. L’exégète J. Nieuviarts connait ce genre de pèlerin pour avoir lui-même organisé un tel trek au Moyen-Orient, il y a quelques années. Toutes les questions peuvent être posées, mais les réponses sont toujours mesurées et diplomatiques. Un pèlerin est d’abord un politicien qui transpire. Le chemin était sec, mais les Silous de leurs conditions irréprochables à façon GIGN exprimèrent un point de vue bicéphale, en citant une nature mère, et les piliers de la terre sous le chemin. Quoiqu’exactes ces propos étaient cependant éloignés de ceux de Teillard de Chardin, qui préférait parler d’une planète-organisme d’une manière plus globale.
Le village Foe Karen Le soir près d’un champ de bambou quelconque, Ropoo s’arrêta net et crispa son visage, tandis qu’une fine goutte de sueur dégoulinait sur son visage bronzé et cicatrisé tel un Betsen des temps modernes. Il regardait le bruit, sentait l’odeur du temps, ou peut-être voyait l’invisible. Nous ne le sûmes jamais, mais ressentirent une crainte effroyable, primale, et peut-être élémentaire dans son regard. Dès lors, son comportement changea et il choisit alors de divertir la conversation en nous montrant à travers un amas de branchage la possibilité d’une troupe de villageoises entrain de laver leurs linges en famille. C’est à cet instant qu’il prononça cette formule abracadabrantesque qui devait nous ouvrir toutes les portes, les moindres sentiers cachés et les derniers secrets de la jungle : tablum deboneta. Après quelques années de recherche universitaire et contacter les plus fins linguistes de ce monde, de Cambridge à Harvard en passant par le non moins célèbre ITB d’où Bambang est sorti diplômé en 2006, la conclusion s’avère inéluctable et définitive. Tablum deboneta est inconnu de tout langage sumérien, mésopotamien, et encore hébreux anciens. A aucune époque humaine, ces termes ont été utilisés, si bien que la seule et unique possibilité est soit l’hypothèse universelle de l’alignement probabiliste de sigles dans l’espoir d’engendrer un mot, ou celle plus vraisemblable d’une provenance du futur. Le village était grand et bien dimensionné avec les cochons et les porkasses en dessous en train de se rouler dans leurs fientes, et au-dessus les habitations sauvegardées où les vieux boivent de l’alcool de riz en chantant des airs de country. A la nuit, nous nous attardâmes dehors en posant les vraies questions à Ropoo, qui commençait à se douter que certaines personnes du groupe avaient des doutes. Moi, le premier sur Ropoo. La nuit était fraiche, et des chauves-souris gigantesques appelés kalong ou roussettes, qui dépassent largement les 1m50 d’envergure et couramment appelés Pteropus vampyrus, planaient en silence au-dessus du camp. Ayant l’habitude de côtoyer les esprits voleur du KP4 appelés Tuyul, je ne tremblais pas d’un richter. Il y a que les peureux qui ont peur en citant le Rimbaud d’après son voyage à Java. Ces paysans me rappelèrent un film de Night Shilamanan, un couteau à trancher le bambou d’une main, une connections satellitaire de l’autre. Mais, je n’en dis rien de peur de déstabiliser les équilibres de notre groupe. Ropoo nous refit le coup des pauvres villageois sans le sou contraint à s’adapter aux aléas climatiques et climatologiques, aux règles tacites et ancestrales du village, sans oublier les cours des matières premières et les investisseurs pervers du monde de la finance sauvage dans les zigapoles de ma modernité, si bien qu’un instant, nous fumes confus de notre présence dans le village. La nuit, nous dormirent sous un filet anti-vermine sur le balcon de la maison du chef, tandis que dehors, et à l’abri des regards, d’anciens mercenaires de la police du Siam patrouillaient dans le camp, une kalachnikov à l’épaule et quelques grenades à fragmentation à la taille. Je rêvais de putri duyung et de tableaux de Van Gogh, mais n’en dis rien au matin.
La rivière Le matin, les Anglais se réveillèrent à l’aube et partirent explorer le camp à la recherche de la première machine à tisser, de projet boites noires -un terme que j’ai entendu citer pour la première fois en 1999 vers Birmingham ou Sherwood-, et surtout des cris des gamins de l’aube qu’ils prenaient en photos. Les Silous profitèrent de cet instant pour partager un expresso dans un creux de bambou avec Thomas dans le font de la hutte où crépitait un feu d’hiver. Le déjeuner fut frugal, fait de gâteaux à la noisette de bambou, de poulet à l’orange bambouesque, sans oublier un jus de fruit de bambou pressé. Délectable. Puis, Ropoo ordonna à la troupe de se rassembler, et nous partîmes en cadence vers les hauts monts et les montagnes magiques du Nord de la Thaïlande, en chantant sur la piste un « Watermelon man » du légendaire Herbie Hancock. Bientôt, nous commençâmes à transpirer des gouttes, puis un grondement sourd envahit petit à petit tous nos membres, si bien de faire résonner nos os. La rivière. La rivière. L’eau qui gronde, qui suinte. Le chant des nymphes. Ropoo et ses hommes de main, espèces de gaillard d’1m95 et 120 kg, rapides comme des zèbres, et habiles comme des singes, s’arrêtèrent au bord d’une rivière et péchèrent au filet. Nous en profitâmes pour nous baigner et je découvris des traces d’or mélangées intiment au sable. Je décidais d’en ramasser une poignée et fus vite rattrapé par un regard sans équivoque de Ropoo. Je n’étais qu’un étranger dans cette jungle instable, et il ne dépendait que d’eux de recevoir un coup de poignard égaré ou une écorce de bambou en plein cœur. Je lâchais cette promesse d’or et rejoins mes amis, mes collègues.Le soir, car il y a toujours un soir dans ce genre d’histoire, le groupe sympathisa au bord d’un feu en mangeant du poisson chat et des grenouilles fraiches. Niel et sa compagne nous parlèrent de leur belle région du Pays de Galles, et nous de notre Provence qui sent bon la lavande. Ropoo nous parla aussi beaucoup, nous questionnant aussi sur nos habitudes, notre vie, et surtout sur sa Thaïlande qu’il imaginait moderne et traditionnelle à la fois. C’est dans ce souffle fantomatique et flamboyant que je m’endormis. Au son perpétuel de la rivière et des nymphes enivrantes.
La parabole de la grotte « C’est un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D’argent ; où le soleil, de la montagne fière, Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons » que nous nous réveillèrent ce matin-là, et dissertâmes sur le silence, tandis que Neil wife assise sur un rocher regardait en prière l’eau qui coule. La dernière ligne droite de notre initiation à la marche en jungle s’effectua en remontant une rivière escarpée en tong et sandale. Enlacés par des racines et des roches frétillantes, nous escaladèrent la rivière en groupe sous le regard caché des gibbons à 50m plus haut dans les toisons célestes. Bientôt, chacun arriva à la grotte, puis un par un sous les efforts de torches enflammées et torturées, nous traversâmes celle-ci dans le silence de la rivière et du notre. Ici, s’arrête le voyage, le récit. Certaines personnes du groupe restèrent un peu plus longtemps dans la grotte comme un purgatoire, puis chacun à son rythme avança vers la lumière, vers d’autres chemins. Un retour en France dans les prochaines semaines, des projets d’invention de matériaux organiques et viraux, et encore de fondation d’entreprise au cœur de la city ou en Provence, de famille, puis d’autres voyages de découvertes et d’autres projets. Car, notre bonne vieille planète possède tant de magnificences qui n’existent que sous notre regard, et disparaissent en son absence. Une infinité.