mercredi 30 mars 2011

De Marseille à Bandung

Alors que le ciel de Bandung s’éclaircit après les orages de pluie de la soirée, quelques lueurs blanches et noires crèvent l’épais tapis nuageux, miroir rougeoyant de la ville. Tout est calme ce soir, et quelques mobylettes au pot d’échappement trafiqué s’éloignent au loin, alors les bêtes de la nuit peuvent asseoir leur domaine et roder ici et là-bas.
Nous profitons de ce répit zébré d’éclairs menaçant et grinçant pour nous arrêter dans le parc à ciel ouvert d’Hegarmanah, et d’interroger Sylvain CC sur l’Indonésie, Bandung et tous ces sujets qu’on aborde que trop rarement. Ecoutons donc ses paroles.










Sylvain, avant d’entamer le propos plus en avant, pourriez-vous vous présenter ?

Je suis né dans la région marseillaise et suis un pur produit de la ville, plutôt de cette ville de caractère et de sang qu’on appelle Marseille. Ici, vous naissez avec la mer, sa présence est partout et réelle et nous donne ce sel de vitalité qu’on nous envie en France et plus loin encore. Très tôt comme tout bon marseillais, j’ai ressenti le besoin d’aller voir au large, visiter d’autres pays tel un Irlandais au chapeau qui marche, afin de m’enrichir des expériences de toutes ces cultures et de ces populations du monde entier. Tout cela pour en rapporter le meilleur pour ma ville. En fait, pour comprendre Marseille, il faut apprendre l’Asie, les Amériques, l’Inde, le monde arabe, la ceinture australe, et les iles lointaines balayées par les vents des pôles. Car, Marseille est une ville multiple et étrange.


Vous nous parlez avec une immense passion de cette ville. Pourquoi ?

Car ici, comme dans certaine ville qui pue l’Histoire, les murs possèdent un esprit, mais peut-être une âme, ainsi le marseillais échange tout au long de sa vie avec sa ville, c’est pour cela que même à Bandung, nous nous devons de porter les symboles de la ville. Par, ex un T-shirt de l’OM fera l’affaire, et surtout de parler de notre ville en positif afin de faire grandir cette idée. Car, comme l’a si bien dit Di-Caprio, il n’a rien de plus puissant du pouvoir et de l’argent qu’une idée. Tout au long de notre histoire, nous avons survécu à des calamités et toujours nous sommes restés droits dans nos bottes. Ainsi, en 935, les incendies de la St Bernardin ont dévasté tout le vieux port, et les flammes hautes comme des mas de cocagne furent aperçus jusqu’en Corse. En 1223, un hiver terrible s’est abattu sur l’Europe, et phénomène rare, la mer méditerranée fut prise sous les glaces pendant 8 semaines, ce qu’on sait moins fut qu’une épidémie de choleras a décimé au printemps suivant nos femmes et nos enfants. Et, pourtant, nous possédons dans nos gènes cette force qui nous rend plus fort lorsque l’orage approche puis gronde. Et, jamais, au grand jamais, nous n’oublierons nos frères et nos sœurs qui ont donnés leur vie pour un idéal et ont forgé dans le sang et la sueur le Marseille d’aujourd’hui.


Et cette passion pour le football qu’on sent vibrer chez vous?

Le Football est un sujet démocratique ici et représente une image en miniature de notre époque de souffrance morale. C’est aussi le théâtre grec de la vie où se côtoient des êtres quasi-mythologiques au centre d’une arène. Ainsi, au vélodrome, il y a toujours plus à regarder qu’un match de football, il y a toujours plus à comprendre qu’une tactique de jeu et d’un adversaire au jeu vif, car ici l’atmosphère est chargée de cet excès, de cette force transcendantale qui irradie autour. Le Vélodrome n’a pas été construit sur un cimetière indien, et Dan Simmons ne s’en est pas inspiré pour écrire son diptyque Olympos-Irium. Et, pourtant, quelle est cette résonnance qui nous prend aux tripes les soirs de match? Il y a quelque chose de surnaturel au stade, quelque chose de fort qui transforme les joueurs ; on se souvient alors des dribbles endiablés d’un Chris Waddle, on revoie les tacles appuyés d’un Basil Bolie en transparence des gestes défensifs d’aujourd’hui, on devine les yeux colères d’un Mozer lorsque le ballon vole tel une flèche au dessus de la surface de réparation, alors en fermant les yeux on entend Raymond Goethals aboyer ses ordres avec son accent irrésistible.
Tout se mélange et se conjugue ici. Et, bien plus.


Que signifie le mot « extraordinaire »?

C’est plus qu’un mot, c’est une idée et si je vous révélais son sens premier, peut-être regarderiez vous l’humanité d’une autre manière.
Nous sommes entourés d’extraordinaire et parfois nous ne le voyons pas, aveuglés que nous sommes par des nuages d’imparfait.
Ainsi, en Indonésie, à PTDI, tous les jours, il y a des actions extraordinaires, des actions qui sortent du commun, des exploits cachés au plus profond d’une FAI room Taskforce ou aux tréfonds d’un Toolcript.
L’extraordinaire définie l’humain, et il n’y a rien de pire que l’expression : chose extraordinaire qui rabaisse le qualificatif au rang de carton en papier mâché. Le mot extraordinaire est extraordinaire, on dirait qu’il chante.


Que vaut Bandung dans le concert international?

Sans doute, une des meilleurs villes de la planète. On y trouve un bon équilibre entre le rêve et l’imaginaire car ici la réalité est belle. Comme dirait quelqu’un que je connais, « ici, les poissons vivent en liberté dans leur aquarium ».
Et, cependant, on ressent le besoin d’une autre révolution, et de sortir de l’écrin de cette conférence des pays non-alignés des années 60. Imaginer cette époque aujourd’hui. Parfois en traversant les rues de Bandung la nuit, on entrevoit le Marseille de jadis.

jeudi 24 mars 2011

Punchrut colère

Parfois lorsque la nuit tombe les apparences changent et les ombres se transforment en choses plus précieuses et fluctuantes ; parfois il faut peu pour croire aux charmes radioactifs des ectoplasmes qui nous scrutent en silence si vous traversez les ruelles sombres de Bandung la nuit venue, et surtout les nuits de pleine lune comme ce samedi.
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Parfois, les esprits rodent sur les téléviseurs du monde entier et troublent nos gestes, nous interrogent ici sur les forces du mal qui nous entourent et tuent au passage, ainsi ce bon vieux Kadhafi accroché à son pouvoir, à sa famille et à l’or noir comme un mort vivant, ou aussi ces images creuses de fumées radioactives qui s’échappent des caveaux nucléaires du Japon à la vitesse du vent, c'est-à-dire vite.
Citons Dickens et respirons ces paroles d’une autre époque, d’un autre siècle (le 19ème) issues d’un esprit aux pensées éteintes depuis longtemps, des paroles, qui, cependant, devraient éveiller certains souvenirs à certaine business woman du Nord Ciumbulueit : « The Thing stole out, dark and shadowy in the pleasant sunlight. At first, I saw only the dim figure of a woman. After a little, it began to get plainer, brightening from within outwards –brightening, brightening, brightening, til it set before me the vision of my own self- repeated as if I was standing before a glass: the double of myself, looking at me with my own eyes… And it said to me, with my own voice: Kill him.“
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Que se passe-t-il au 6 ème étage du bâtiment KP4 pour que les mots ne portent plus et restent enfermés dans un mutisme presque idiot, la nuit ? Que se passe t’il au CCF pour que les portes y restent close le Samedi et le Dimanche alors qu’en face au Bandung Electronic Center la jeunesse du 21ème s’y presse à la recherche d’un graal électronique, d’un univers parallèle, d’un drogue létale qu’on appelle Internet, le jour ?
Parfois, lorsque la colère monte, le calme prévoie et la réalité devient un souffle frais. Celui du large où le marin n’aperçoit plus la cote mais sent frapper les vagues à l’image de mains décharnées : graac, graaaac, graaaaac ; de ressentir le froid vibrer les voiles et l’odeur du vent là-haut dans la grisaille alors qu’une horde de nuages se précipite vers quelques réunions de fantômes lorsque l’orage monte et les éclairs s’annoncent. Ainsi, le ton monte, les religions se mélangent aux actes d’incivilité, et tout ce qui nous a fait aimer l’Indonésie y disparaît dans des geôles sales et immondes, où courent des rats noirs et crasseux, où coulent doucement des gouttelettes d’une eau croupie ayant filtrée à travers une terre souillée où le sol empeste la pestilence des corps en décomposition, humains, insectoides ou d’animaliens. Toute cette merveilleuse Indonésie y disparait, engloutie dans une irrégularité cosmique qui ne trouve pas son nom à coup de corruption, d’anti-éducation, d’alcool, de tuerie, de religions meurtrières, de violence diffuse prête à exploser.
Ainsi, tout serait oublié.
Ainsi, tout serait oublié.
Ainsi, tout serait oublié.
Ainsi, tout serait oublié.
Ainsi, tout serait oublié.

Ainsi, je dirai en ne citant ni la bible, ni la raison, de regarder l’Indonésie droit dans les yeux, d’observer l’action comme vous avez admiré cette envolée d’un Mickael Jordan des années 90, de regarder ce théâtre multicéphale où s’active une multitude d’êtres de chair autour d’un projet, de ne pas oublier que l’élan donne soif, et la soif permet d’avancer et de déraciner les certitudes faciles et les évidences trompeuses pour, in fine, atteindre la lumière. Ainsi au Golgotha du projet, vous souffrirez longtemps, vous observerez la souffrance, et vous la partagerez même, mais jamais n’oublierez vos devoirs, ceux de servir avant de vous servir. C’est ainsi. Sic veni, sic vinci.



mardi 15 mars 2011

Punchrut Bandung (point culminant)

En passant dans le marché en haut du Ciumbuleuit, on entre dans un autre Bandung.
Ce matin-là, l’aube surchargée d’humidité assaille le promeneur européen qui marche d’une démarche déambulatoire de pantin à travers les chemins étroits et denses d’un monde où se côtoient la puanteur, la crasse, la saleté, un soupçon de créativité et les sourires des gosses en guenille et des vieux sans le sous mais avec dans le regard cette humanité qui a disparu depuis longtemps en Europe.
Je respire en tirant la langue comme un chien qui aurait traversé un désert en courant, tandis que la symphonie n°9 en D mineur « O Freunde, nicht diese Tone » m’accompagne ici, et les chansons d’une pop musclée au coin d’une rue branchée là, c'est-à-dire sur le marché.
La foule se précipite dans la rue étroite où des badauds vendent n’importe quoi. La pente est raide et s’étire à perte de vue sur une montée à 15%. Le ton monte d’un octave lorsque des mobylettes vomissant du fuel nous traversent telles des fantômes, voire des gens du future possédant des dons de « passe-muraille ».
Un Indo-chinois crache un truc noir et gluant. Une boucherie à ciel ouvert se cache derrière des nuages de mouches. Un Indonésien ressemblant à s’y méprendre au vieux vendeur chinetoque de grimlins présente un système d’attrape souris, une sorte de glue visqueuse, gluante et noire.
Plus haut, des femmes belles comme des belles femmes dans leurs robes colorées sourient en présentant des poussins teintés jaune fluo, rose fluo et vert fluo, comme des joujoux vivants.
L’Indonésie invente, copie, recycle et détruit en envoyant au diable vauvert dans leurs rivières anémiées des déchets plastifiés que l’on retrouve 10 ans plus loin en miette au large des iles de Flores où survit tant bien que mal l’inquiétant Dragon de Komodo, que Laurie décrie si bien dans son manuel d’observation de Bandung (éditions Chira-Chira-Lolo2 associated).
Là-bas, la nature a ses droits et par quelques étranges lois de l’évolution se croisent 2 systèmes darwiniens, i.e des types de créature de lignées différentes ; dans cette diversité on trouve les fondements de l’Indonésie d’aujourd’hui.
Plus haut sur le chemin, l’air devient plus frais, plus ténu, un soupçon plus rare et les étalages des vendeurs à la sauvette deviennent plus bizarres, plus étranges : des poissons bleus à la gueule minuscule, des tortues marrons et rondes, sans oublier ces oiseaux piailleurs enfermés pendant une vie en cage mais qui continue à siffler joyeux.
Je ne crois pas exactement en la théorie de Darwin, comme je ne crois pas que la démocratie à l’occidental soit le système ad hoc ici à appliquer. Ainsi cette semaine, un professeur émérite de France se déplace pour conférencer devant un parterre d’étudiants de Jakarta sur la laïcité et la démocratie, sans s’apercevoir que les codes occidentaux ne sont pas miscibles dans la soupe d’une nation multiples er une, en plein développement, qui a plus à gagner en essayant de résoudre ses propres questions, qu’à copier des machins que d’autres ont mis des décennies, voire des siècles à développer. Soupe aux artichauts et pommes de terre.
Ainsi, en haut du marché, on tombe sur une vue globale de la ville, d’un Bandung couvert au sud par des nuages légers adossés aux volcans, au nord par un ciel dégagé.
L’impression est nuancée et peut se décrire par un extrait de Dubliners de James Joyce que l’on ne comprend pas mais dont la justesse frappe : « It lay thickly drifted on the crooked crosses and headstones, on the spears of the little gate, on the barren thorns. His Soul swooned slowly as he heard the snow falling faintly through the universe and fainly, like the descent of the last end, upon all the living and the dead”.
Arrivé au top, le voyageur s’étonne de la majesté diffuse de Bandung, regarde sans pensée, sans essayer d’analyser, de comparer, de dicter, ou d’expliquer pourquoi, comment, quoi que ce soit.
Plus bas, en descendant la colline, les mots, les phrases ne peuvent qu’être inférieures.