mardi 15 mars 2011

Punchrut Bandung (point culminant)

En passant dans le marché en haut du Ciumbuleuit, on entre dans un autre Bandung.
Ce matin-là, l’aube surchargée d’humidité assaille le promeneur européen qui marche d’une démarche déambulatoire de pantin à travers les chemins étroits et denses d’un monde où se côtoient la puanteur, la crasse, la saleté, un soupçon de créativité et les sourires des gosses en guenille et des vieux sans le sous mais avec dans le regard cette humanité qui a disparu depuis longtemps en Europe.
Je respire en tirant la langue comme un chien qui aurait traversé un désert en courant, tandis que la symphonie n°9 en D mineur « O Freunde, nicht diese Tone » m’accompagne ici, et les chansons d’une pop musclée au coin d’une rue branchée là, c'est-à-dire sur le marché.
La foule se précipite dans la rue étroite où des badauds vendent n’importe quoi. La pente est raide et s’étire à perte de vue sur une montée à 15%. Le ton monte d’un octave lorsque des mobylettes vomissant du fuel nous traversent telles des fantômes, voire des gens du future possédant des dons de « passe-muraille ».
Un Indo-chinois crache un truc noir et gluant. Une boucherie à ciel ouvert se cache derrière des nuages de mouches. Un Indonésien ressemblant à s’y méprendre au vieux vendeur chinetoque de grimlins présente un système d’attrape souris, une sorte de glue visqueuse, gluante et noire.
Plus haut, des femmes belles comme des belles femmes dans leurs robes colorées sourient en présentant des poussins teintés jaune fluo, rose fluo et vert fluo, comme des joujoux vivants.
L’Indonésie invente, copie, recycle et détruit en envoyant au diable vauvert dans leurs rivières anémiées des déchets plastifiés que l’on retrouve 10 ans plus loin en miette au large des iles de Flores où survit tant bien que mal l’inquiétant Dragon de Komodo, que Laurie décrie si bien dans son manuel d’observation de Bandung (éditions Chira-Chira-Lolo2 associated).
Là-bas, la nature a ses droits et par quelques étranges lois de l’évolution se croisent 2 systèmes darwiniens, i.e des types de créature de lignées différentes ; dans cette diversité on trouve les fondements de l’Indonésie d’aujourd’hui.
Plus haut sur le chemin, l’air devient plus frais, plus ténu, un soupçon plus rare et les étalages des vendeurs à la sauvette deviennent plus bizarres, plus étranges : des poissons bleus à la gueule minuscule, des tortues marrons et rondes, sans oublier ces oiseaux piailleurs enfermés pendant une vie en cage mais qui continue à siffler joyeux.
Je ne crois pas exactement en la théorie de Darwin, comme je ne crois pas que la démocratie à l’occidental soit le système ad hoc ici à appliquer. Ainsi cette semaine, un professeur émérite de France se déplace pour conférencer devant un parterre d’étudiants de Jakarta sur la laïcité et la démocratie, sans s’apercevoir que les codes occidentaux ne sont pas miscibles dans la soupe d’une nation multiples er une, en plein développement, qui a plus à gagner en essayant de résoudre ses propres questions, qu’à copier des machins que d’autres ont mis des décennies, voire des siècles à développer. Soupe aux artichauts et pommes de terre.
Ainsi, en haut du marché, on tombe sur une vue globale de la ville, d’un Bandung couvert au sud par des nuages légers adossés aux volcans, au nord par un ciel dégagé.
L’impression est nuancée et peut se décrire par un extrait de Dubliners de James Joyce que l’on ne comprend pas mais dont la justesse frappe : « It lay thickly drifted on the crooked crosses and headstones, on the spears of the little gate, on the barren thorns. His Soul swooned slowly as he heard the snow falling faintly through the universe and fainly, like the descent of the last end, upon all the living and the dead”.
Arrivé au top, le voyageur s’étonne de la majesté diffuse de Bandung, regarde sans pensée, sans essayer d’analyser, de comparer, de dicter, ou d’expliquer pourquoi, comment, quoi que ce soit.
Plus bas, en descendant la colline, les mots, les phrases ne peuvent qu’être inférieures.

1 commentaire:

  1. Comme à l'accoutumé, il est très difficile de rajouter quelques choses après tout ceci...
    Sauf que le touriste, l'étranger... aura toujours un œil critique et plus ou moins médisant...
    C'est là la grande fracture de culture entre nos peuples dis vivant dans des mondes industrialisés qui ont toujours le besoin de juger et ceux comme les indonésiens...
    A se demander qui aurait le plus d'en apprendre sur l'autre et la façon de vivre, de gérer et de gouverner malgré tous les problèmes de corruptions...

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