dimanche 15 septembre 2013
Des champs de Bandung
« I was cold. It was a distracted observation, as if it didn’t concern me. Daybreak came. It happened quickly, yet by imperceptible degrees. A corner of the sky changed colours. The air began filling with light. The calm sea opened up around me like a great book. Still it felt like night. Suddently it was day” Life of Pi Yann Martel
Vers 3h ou 4h, je me suis réveillé en sursaut en pensant être à Bandung. Est-ce les rumeurs de la nuit ? Ou bien étais-je vraiment là-bas, en Indonésie, l’ombre d’un instant par quelques processus télé-psychique ?
A 4h du matin, on a le droit de se poser des questions, n’importe quelle question.
En ouvrant les yeux, je distinguais la fenêtre et aussi le bruit rêche du vent dans les acacias, et puis aussi un mouvement suivi d’un grognement. La nuit, en Provence, il y a beaucoup d’esprits qui passent, rapides, inquiétants mais toujours à faire craquer les fondations d’une maison. C’est leur distinction. La raison précède la cause, et les signes sont là, clairs à ceux qui savent les lire. Monique, par exemple, possède cette faculté, cette lecture des fondations, une compréhension de l’au-delà. L’autre jour vers minuit, en voiture, alors que j’accompagnais Bertand et Magali, à leur retour d’un périple en Sulawesi, Monique eut une discussion sur ces sujets en direct avec eux, que j’effectuais de mon côté avec elle en mode télépathie.
- Olivier, il y a des signes que les Indonésiens voient, savent interpréter, et qui dépassent tes perceptions. Si tu restes longtemps dans le pays, tu commenceras à comprendre certaines choses.
- Quelle chose ? Monique. Je me grattais, machinalement, l’oreille en pesant ces mots. Tu sais que je quitte dans quelques semaines L’Indonésie.
- Par exemple, cette soirée de Juillet, lorsque tu es rentré à pied et remonté Sangkuriang avec la jolie Sulamith. Te souviens-tu de votre discussion ?
- Oui, en effet Monique. Mais, je suis surpris que tu en saches autant au sujet de ma voisine. En effet, en revenant du Verde puis du Mc Do de Dago, les rues étaient désertes, et nous dissertâmes sur les arbres, que nous comparâmes à des passeurs d’époques. Ces arbres dans la souffrance aussi, oppressés par l’asphalte et le macadam.
- Je ne pense pas à cela, mais plutôt à l’ambiance des lieux, l’atmosphère.
- Je crois que nous avions peut-être bu une bière de trop, néanmoins, nous n’avons pas réalisé de rencontre surnaturel, ou hors du commun cette nuit-ci. En pensant au second niveau, je crispais légèrement mes doigts sur le volant, alors que mon visage souriait un peu trop rigide, mais personne ne le remarqua en voiture alors que nous longions Jalan Siliwangi.
- Alors Monique rajouta d’une manière enjouée : te souviens-tu de cette périphrase : on n’est jamais seul en Indonésie, il y a toujours des yeux qui vous étudient. Ce jour-là, il y en eut des milliers, d’ailleurs c’est une règle générale qu’on peut faire ici et là.
Ces propos me firent l’effet d’un choc, et me replongèrent 25 ans en arrière, comme un compte à rebours démoniaque. Ce jour de septembre des années 80 était frais et nous avions décidé d’aller à la chasse, ou du moins d’effectuer l’ouverture dans les plaines venteuses et grises du Cambraisie, qui reste un coin de France trop monotone, trop statique, et trop encombré de souvenirs. Nous sommes arrivés vers 7h à la maison du pépé, une vieille fermette non entretenue depuis les années 70 depuis le décès de sa femme, pour le découvrir affalé sur le sol entrain de gémir et faible. En fait, le pépé avait chuté la nuit précédente dans un coin du couloir à la porte de sa chambre et n’avait eu la force de se relever. Evidemment, la matinée fut ponctuée par l’arrivée du médecin, l’attente de l’ambulance et surtout de l’organisation des premiers soins, me laissant seul dans mon univers d’incapable mineur. Devant cette affaire grave, je décidais de m’échapper dans la campagne en remontant la fermette, dont le haut du jardin donnait directement sur les champs. Face à cette étendue infinie, je m’allongeais et regardait l’horizon : des tourbillons jouaient avec la poussière des blés coupés, des hordes de moineaux traversaient le paysage puis de disparaitre, et au loin peut-être à 2 ou 3km en face l’infini, le rêve et le mystère. Il faisait froid, mais mon blouson ne me protégeait qu’à peine et le givre déposé sur les herbes me fouettait les mains, mais je regardais l’horizon dans un état hypnotique.
Alors, un peu vers l’Est à environ 500m de ma position allongée, au niveau d’une haie qui bornait le champ en Est, je vus la bête pour la première fois. La bête, la bête.
C’était un grand animal blanc, plus gros qu’un gros chien, qui courrait, vif et rapide comme le vent. A cette distance, je ne distinguais qu’un corps osseux à la tête difforme et au poil long, qui dégageait une impression de puissance et d’endurance. Et, aussi une crainte profonde. Je pensais à mon père et la chasse formidable que nous manquions. Une bruine fouettait maintenant mon visage, mais peu importe, car au loin dans le champ la bête courrait, et une pluie coupée au tamis glissait sur le paysage, sur son corps, sur l’univers.
J’en parlais à mon père, qui trouva une minute dans ces évènements pour me dire que mon pépé était un gars solide qui allait s’en tirer, mais avait hier soir oublié sa canne et avait buté dans un mur, dans le noir, tout seul. Finalement, en fin de matinée, il m’accompagna en haut du jardin mais évidemment nous ne virent que le champ infini couvert par une pluie fine et infinie, et triste. Je pensais au Pépé, qui avait vécu ici dans ces campagnes toute sa vie, qui avait été gazé 2 ou 3 fois pendant 14/18 près de la frontière allemande, et qui a 80 ans était toujours capable de bécher un jardin de 60m. Une force de la nature. Qu’avaient été ses pensées lors de cette longue nuit affalée dans un coin du couloir ?
Des années plus tard, à la fin des années 80, j’accompagnais mon père à l’enterrement du pépé, ce jour-là fut sombre aussi mais l’église était comble, je ne souviens de ces figures, des témoins de vie, des amis, des officiels, en majorité des personnes âgées, des gens d’une autre époque dont il m’est impossible de remettre un visage aujourd’hui ; mais ce dont je me souviens clairement apparus à la fin de l’homélie du prêtre et des discours, sous la forme d’un trait de soleil se posant sur le cercueil. A cet instant, je compris que mon pépé s’était envolé et courrait en liberté dans les champs infinis en haut du jardin.
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