vendredi 18 octobre 2013
Les mystères de Bandung (Indonésie) II
«- Tu devrais dormir un peu, dit le garçon nommé Corbeau. Quand tu te réveilleras, tu feras partie d’un monde nouveau.
Tu t’endors sans tarder.
Et quand tu t’es réveillé, tu faisais partie d’un monde nouveau. » Kafka sur le rivage. Haruki Murakami
On m’avait invité à revenir trainer mes guêtres du coté de Bandung, pour une mission qui devait, hors de tout propos, être la dernière. La veille de mon départ, je m’étais méchamment froissé le ligament intérieur du genou droit en voulant impressionner lors d’un entrainement de handball-Loisir, c’est dire. A mon âge, mon corps plutôt habitué aux efforts rectilignes sur les tapis de l’Aston de Bandung, n’avait pas accepté ce surplus de réalité, et vivement réagi en grinçant d’une manière insidieuse. Ainsi, je montais dans l’Airbus 380 en boitant tel un ancien du club sportif de Lannemezan ayant trainé trop longtemps sur les terrains boueux et violents du sud-ouest. Je n’ai commencé à toucher le ballon de rugby que bien tard à Bandung, et ai vite abandonné ce sport après un ou 2 piétinages en règle de quelques expatriés peu lumineux de Jakarta. Il faut avouer que l’anathème : un sport d’abrutis joué par des gentlemen, est à nuancer, et il est de constater que le niveau intellectuel de ces joueurs sur un terrain est plus proche de l’abrutissement que du jeu, mais qu’en dehors au détour de quelques bières le curseur baisse de nouveau pour atteindre le néant assez tôt dans la soirée. Bref, j’accostais à l’aéroport Husein Sastranegara sans penser au rugby, et en souriant au douanier plus curieux de mes occupations actuelles professionnelles, que des 2 ou 3 bouteilles de vin de l’Hérault, dont j’avais tenté en risque calculé d’emporter, et surtout empli de la joie du gamin qui repose ses pieds sur une terre familière et amicale. Je souriais, je crois, malgré les 18h d’avion, et une fatigue pesante mais pas gênante, une chaleur accablante mais pas étouffante, et surtout les sourires de mon anciens chauffeurs dont la petite fille bien malade devait bientôt se faire opérer de nouveau.
Une lumière éclatante accompagna mon chemin hors de l’aéroport et éclaira au passage une école aux trottoirs sales et encombrés de déchets, puis un rond-point, ou siège la statue d’un héros de l’aéronautique indonésienne disparu depuis longtemps mais coulé dans une armature indestructible.
Le soir même de mon dernier retour à Bandung, je vus pour la première fois un fantôme.
Un collègue Qualiticien, et ancien responsable du Centre de Design International des Hélicopters Légers de France et de Navarre, m’accueillit quelques jours dans sa demeure, et nous discutâmes jusqu’à fatigue, c’est-à-dire vers 23h, des réalités du projet, de la vie ici à Bandung et des sujets de France que je rapportais tel un vieux expérimenté ayant passé 30 ans au pays, à qui on demandait conseils et nouvelles. Si bien que je sombrais sans un souffle et brutalement. Je me retrouvais rapidement à Beauvais, en train de boire un verre chez des gens du théâtre vivant prêt de la gare dans une maison pas proprette, qui souhaitaient me vendre une commode en contreplaqué. Mon refus face au prix exorbitant jeta un froid dans nos relations, et je réalisais finalement que toute cette conversation amicale et la boisson offerte ne tendaient que vers un seul but. Vers 20h, dans la clarté terne d’un soleil d’été, je traversais la ville déserte avec ma 405 Toyota, plongé de sentiments peu enclins à l’exubérance. Puis, je me réveillais brutalement dans un lit entouré de drapures légèrement secoué par les airs légers du kampung et de la vallée. Il faisait plutôt sombre mais distinguais à travers ces rideaux légers une grande armoire éclairée par les flashes lointains de quelques orages se déchainant dans les hautes montagnes du Centre de Java, et aussi une personne. Je reconnus, avec un certain effroi, la silhouette d’une femme assise sur le divan prêt de l’entrée sur lequel j’avais jeté d’une manière négligente mes habits. Malgré le manque de lumière et les rideaux, il était évident que son regard semblait fixé ailleurs au-delà de mon champ, et une certaine rigidité corporelle n’était pas sans me rappeler une scène d’un roman de Murakami, que je ne citerai jamais mais où il était question d’un certain Kafka.
En temps normal, un sentiment de peur, déjà ressenti dans la crasse des lignes de Graham Masterton, voire d’un King au pire de sa forme, m’aurait plaqué tel un cadavre urbain sur mon lit. Mais là, non.
En fait, j’étais fatigué, presque hypnotisé de fatigue, ce qui n’est pas commun, n’est-pas lorsqu’on rencontre un être diffus. Peut-être aussi une certaine curiosité, issue peut-être de la biographie aventureuse de Roald Dahl lue à IP quelques mois auparavant, m’apportait ce surplus cérébral capable de compenser l’extraordinaire de cette situation.
J’écartais les drapures lentement, et distinguais clairement une européenne d’âge mûr, en pleine conversation. Il est clair que j’eux alors cette impression étrange d’être le spectateur d’un film 3D sans le son. Ses sourires, rires et expressions m’apprirent avec une certaine fascination qu’elle conversait en tête à tête avec un interlocuteur à peu près dans l’axe de l’armoire, et situé à l’intérieur même de la menuiserie. Je remarquais aussi que ses vêtements possédaient une texture de style actuel, une sorte d’anneau au poignet gauche et surtout une coiffure qui m’était familière.
Au loin, mais pas si loin, une porte claqua couverte par les murmures de la circulation perpétuelle d’une mégalopole archi-polluée qui ne s’arrête de battre qu’une ou 2 heures par nuit. Je me demandais ce que me dirait Michelle dans pareille situation.
- Olivier, tu deviens dingue. Il est temps que tu fasses valises et bagages et rentrent en France par le premier carrosse venue.
A la réflexion, je pense que ses propos auraient été plus mesurés, si elle les avait proférés dans sa boutique rue des Crous, il y a 5 ou 6 ans. Car, à l’époque, Michelle était reine en son domaine.
Alors, comme une évidence, je reconnus ses traits en ce fantôme du Raja Bentang. Elle, qui n’avait jamais mis les pieds en Indonésie, était maintenant en pleine conversation cette nuit dans ma chambre à Bandung en Indonésie. Et, j’eus l’intuition, alors, que Michelle était en train de discuter la vente dans sa boutique de livres d’occasion de Beauvais à une autre époque.
Je m’assis sur le lit, à 3m d’elle, sans doute aussi invisible et transparent qu’un éclat de verre. Pourquoi avait-elle fermé son magasin en 2009 ? Il y a quelques semaines, lors d’un retour précipité sur Beauvais, j’étais passé devant une devanture d’assurance et m’étais retenu de pousser la porte en demandant au gérant où étaient la littérature maintenant. Un vendeur d’assurance?
Devant son agressivité de vendeur d’assurances, et son imbécilité unicellulaire à vendre de l’assurance, j’aurais bien aimé lui envoyer une droite bien placée et lui briser au passage quelques cotes, histoire de lui faire comprendre la signification de lire, et de la lecture ici dans cette ville de l’Oise tournée vers la médiocrité. Mais, non. Je restais lâche.
Je m’approchais de Michelle et tendis une main, pour la toucher, pour effleurer son humanité, et pour m’approprier sa mémoire, et son univers encyclopédique.
Plus qu’un centimètre.
Plus qu’un micron.
Plus que la distance d’un noyau atomique.
Et fleueueu.
Elle disparut. J’éprouvais un froid, non sur ma peau, mais dans mon cœur, et sans doute encore plus profondément. Michelle s’était évaporée, et une tristesse immense m’envahit comme lorsqu’on repense aux images de son enfance, qui n’existent que dans notre mémoire maintenant.
Le lendemain, puisqu’il y a toujours un lendemain, vous vous attendriez peut-être à la découverte d’un indice durable sur le canapé. J’y découvrais mon pantalon bien étalé sur le tissu moussu, ma chemise non froissée encore sur un cintre, une paire de chaussette préparé et pliée nette, et un slip repassé par la penbantu. Je touchais le meuble, sa texture était lisse, patinée et faite d’une bonne dose de réalité.
La nuit suivante, j’attendis l’apparition ectoplasmique de Michelle. Mais, rien. La communication était rompue. J’eus l’idée d’écrire une lettre folle à l’assureur, l’assurant de ma profonde colère, et mes résolutions à l’action.
Mais, quelle action?
Et, à quoi bon, d’ailleurs. Cette décision avait appartenu à Michelle, et à elle seule de fermer sa boutique de livres d’occasion. Aujourd’hui, il n’y a plus de librairie au centre-ville de Beauvais, et les gens parlent de l’ouverture future d’une mini-FNAC.
Une mini-FNAC ? Un vendeur d’assurance ?
Est-ce la chaleur à haut taux d’humidité qui descend sur la vallée par les rues étroites du Bumi-Sangkuriang ou bien la douche trop froide vers 7h ; mais la tête me tourne, et je suis pris de vertige.
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