lundi 27 mai 2013

Sur la route de Dago

Ce Samedi matin, je me suis réveillé en sursaut en pensant à mon père décédé il y a une vingtaine d’année. Je ne sais pas où se situent les frontières du rêve, de la démence et aussi de la colère, mais j’ai associé sa grosse voix à ces roulements de tonnerre qui couvraient Bandung ce matin-là. J’ai remonté ma couverture, puis finalement, je courrais vers la douche en pensant à un certain emploi du temps chargé, car j’avais prévu de balader la famille de mon chauffeur en ville, puis de boire un café ensemble vers Jalan Riau dans un petit « bistrot indo », évènement que j’appréhendais à cause de la maladie de sa petite fille, qui serait à coup sûr le centre des préoccupations des conversations. Lorsqu’à 8h30, je tirais les rideaux de cette demeure de style hollandaise que je loue à une famille aisée indochinoise, je fus surpris par un épais brouillard, qui me remémora mes souvenirs de gamins dans les plaines du Nord de la France à chasser avec une carabine des animaux invisibles. J’en garde paradoxalement un souvenir satisfaisant. Finalement, Xavier un nouvel expatrié, remplaçant des Silous-Uhlen, arriva et nous bûmes un café à toute vitesse malgré l’odeur du week-end, car la journée serait longue. Je lui présentais les tableaux de Yuli, mon chauffeur, et aussi les divers souvenirs collectés depuis 2 ans. La maison était encombrée de cette quinzaine d’œuvres assez originales pour lui donner un caractère certain issu du passé mais ne projetant qu’une aura diffuse vers l’avenir. Et là, je cite cette phase de Kerouac pour Monique aujourd’hui, et Michelle pour hier : « So, in Indonesia, when the sun goes down and I sit on the old broken-down river pier watching the long, long skies over Bandung and sense all that raw land that rolls in one unbelievable huge bulge over the West coat of Java, and all that road going, all the people dreaming in the immensity of it, and in the Kampung I know by now the children must be crying in the street where they let the children cry, and tonight the stars will be out, and don’t know that God is a Pooh Bear.”. La matinée fut encombrée en descendant Dago, et son flot habituel de voitures et de jeunes à pied, qui se rassemblent jour et nuit, embrassent le jour comme la nuit d’une certaine fureur de vie. Dans la voiture, j’avais amené ma nouvelle GoPro pour faire contenance et filmer ce Bandung en effervescence qu’on a du mal à imaginer de l’autre côté du monde. Ici, c’est un homme à cheval qui se fait klaxonner par des 4x4 noirs venus de Jakarta, là des bandes de jeunes qui chantent en mendiant en groupe pour glaner quelques rupiahs, là des types au visage émacié, des marcheurs en guenille et sandale qui traversent les époques et l’univers, et encore des filles magnifiques habillées à l’occidental, à la mode et connectées qui veulent tout, comme cette société du tout et de l’immédiat. Cette foule n’est pas pressée et, malgré la crasse des routes, dessine un sentiment d’éternité assez plaisant à circuler, je crois, un samedi vers 10:00. Nous nous sommes retrouvés vers midi avec la famille des expatriés français de Bandung pour fêter les 49 ans de Fred Bhang, et surtout l’occasion rare de voir la communauté au complet autour d’un BBQ. Mon esprit fut vide de raconter les diverses conversations que nous eurent, et qui me fatigue au-delà d’un certain point de matérialité. J’ai cependant apprécié les quelques mots avec Fred, avec qui, hors contexte de Pelissanne, fait toujours preuve d’humanité et pragmatisme autour d’un BBQ en préparation. A cette soirée de midi, on pouvait compter parmi les membres invités, les Maurins toujours passionnés par les Sports mécaniques, les Belges qui ont décidés de vivre à 100% en Asie depuis quelques mois ; nous en reparlerons, les Tardieux tout nouveau tout neuf, et les Combrets qui s’installent tranquillement. En guess, il y eut Seb Ricci, frais de nous apporter les dernières nouvelles du pays, qui ne sont pas forcément les meilleurs. Des nouvelles du front en résumé. Alors que l’heure tournait dans le vide, un orage violent fit résonner quelques orgues du côté de Lembang, puis en un raccourci hors propos descendit en une cavalcade inquiétante vers Cimahi. Bang, boum, bang et rebang. Les Dieux avaient décidé de taper sur les tamtams célestes, et réveiller quelques expatriés en quête de sommeil, mais pas de fatigue. Alors, on frappa discrètement à la porte, comme le ferait une petite souris, j’ouvris avec la surprise de découvrir Gemma sa grande chevelure rousse au vent, emportant avec elle quelques feuilles rouges, roses et verts-sombres. Il était 17h je crois car la nuit commençait à l’emporter sur les autres éléments et la mosquée chantait au son des minarets tant décrits par le Grand Roger de Grans. Erreur il était déjà 18h, et la conversation s’attarda sur Pak Kiang, notre ancien loueur de voitures, prit d’un mal aussi étrange que violent : il perdait son sang. Plus tard, au cours d’une réunion de préparation au steerco, Julien me souffla un cancer du foie. Enfin, Gemma se décida à bouger et décidâmes de remonter au nord de Dago au Fashion Pasta, qui chemin faisant nous prit plus d’une heure. Les mystères de Bandung et de ces embouteillage me firent jurer plus d’une fois. Paix à notre âme. La soirée fut animée en ces hauteurs, et un brouillard fantomatique enveloppa le restaurant, tandis que nous parlions de projets à court terme et de quelques voyages possibles dans cette région presqu’inaccessible : la Papouasie, 7h de vol de Jakarta comme un univers encore à découvrir. Finalement, sur un rire, nous nous séparâmes. Gemma vers ses histoires et ses livres, moi vers un match hypothétique au 254. En fait, j’arrivais au pub une heure en retard, et fut surpris d’attendre l’équipe une heure de plus, ce qui me fit dire que ma position géographique n’était pas celle de Bandung, mais Tokyo élagage horaire compris. Je commandais une première bière et souris pour la première fois de la soirée lorsque Puri s’approcha. - Salut, Sal. - Salut Puri, je t’offre une bière. - Désolé, je suis avec les espagnols, s’exprima-t-elle dans un français pas trop mauvais pour le commun des français, et imprima ma déception, car Puri était une charmante indonésienne éduquée à la culture occidentale et capable de toutes les facéties que l’on connait de ce côté du monde. Je contenais ma déception en voyant s’approcher à travers la foule, John dos Passos, un jeune gars capable de courir le 100m en 11 secondes et surtout possédant une feinte de passe à droite assez efficace. Nous commandâmes des bières et parlèrent de quelques projets de VIE à PTDI. John avait une green card que lui avait offert Flo avant son départ pour l’Europe, et me confirma qu’il avait eu un entretien avec Seb et Julien en semaine au Hilton. Vers 11h30, Bernardo nous rejoignit et Ernest H. qui venait d’assister à 4 combats d’ultimat figher aux arènes de Bandung, nous parla de clefs de bras, de jambe et d’étranglement. Sur ce dernier sujet, je possède quelques expériences et lui démontrais par la pratique quelques enchainements que je pratiquais étant jeune sur les tatamis de France. Alors, qu’à la lueur d’une bougie, nous débattions sur ces sujets, je remarquais à peine Bernardo en grande et murmurante conversation avec John, plus tard j’appris qu’il était question de filles, et surtout de Nietzsche qu’il avait étudié en 78 à Cambridge. Vers minuit, toute la smala débarqua au 254, l’atmosphère était étrange puisque par quelques magnétismes, les plus mignonnes étaient attirées vers le groupe des Espagnols, tandis que nous discutions à la bougie et au couteau. De loin, je saluais le petit Flo, qui possède en ce moment un niveau de confiance assez élevé, et surtout une maitrise du bahasa lui permettant d’aborder n’importe quelle fille attablée au bar. Mais, je m’égare, car Bernardo remontait enfin la pente et se mit à discourir, à exposer, à débattre sur les méthodes de management d’un projet, et dans son élan évangélisateur se lança dans quelques démonstrations détaillées. Il parlait, il parlait tout seul d’une seule voix, une bière à la main comme une machine. Et, John l’écoutait. Mais à quelle heure allait commencer le match ? Vers 1 heure, une ou 2 blondes s’extirpèrent du groupe des espagnols, que je commençais par quelques raisons obscurcies par la bière à maugréer, et parlèrent à la smala, l’autre groupe de français, eux aussi magnétisés. Je regardais le ciel et fut surpris de voir quelques étoiles entre 2 perturbations nuageuses de 10km en altitude. A ce niveau de hauteur, il fut facile de voir que les 2 blondes décidément trop arrogantes pour être simples étaient prêtes à émigrer vers d’autres cieux plus intéressants. Enfin à 1h45, le match commença et ne dura hélas que 5 minutes. De mémoire d’ordinateur, je ne vois que mes 3 amis hurlant et dansant aux buts, alors que les indonésiens les observaient d’un œil indécis. Alors, en Indonésie, lorsque l’aube pointe, les lueurs du jour zèbrent un ciel sans fin et presque infini, lorsque les enfants de la nuit s’éveillent à la rue et marchent en silence, et surtout pleurent, alors un être, un gars, un type appelé Sal conduit lentement et observe ces êtres de papiers souffrir, crier, rire et gémir en silence, comme un film muet des années 20. Alors, il sait que dans une infime éternité, le jour va apparaitre en rayonnant, et tous les souvenirs de la nuit s’évaporer. Il sait cela en imaginant la magnifique Gemma et ses mots cristallins, les conversations fines de Bernardo, John, du petit Flo. Il sait cela. Il le sait avec clarté.

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