dimanche 6 février 2011
Lettre à Mr Habibie
Il y a des livres qui voyagent bien comme ce petit roman de A.E van Vogt « Slan » écrit sans doute dans les années 40 à une époque où les occidentaux avaient une conscience du danger bien plus aiguisée qu’aujourd’hui, et qui hélas a bien vieilli mais dont les thèmes sont éternels : le traitement des minorités par une société, l’évolution, l’affirmation d’une conscience démocratique et surtout les révolutions en tant qu’entité monstrueuse imprévisible.
D’autres œuvres voyagent plutôt mal et se déchirent au détour d’un coup de crayon, ou de couteau au détour d’une ruelle nocturne de Bandung, là où les feux de poubelle ont remplacé l’ordre : je pense et peut-être vous aussi à l’étrange « Dubliners » du bon James Joyce et publié à l’aube de la première guerre euro-mondiale et bien avant les Ulysses et autres Fennigans Wake illisibles car écrits sous des substances étranges.
Dubliners parlent de ces gens normaux qui vivent dans leurs conditions sociales d’un catholicisme engagé perturbées par une misère qui ne se dit pas. Ces gens (et j’utilise le terme avec noblesse, loin s’il en faut de la condescendance en usage des politiques) s’exposent dans la simplicité de leur bonheur, leur détresse, la nudité de leurs esprits black in white, white et black. Bref, rien à voir avec l’ami Habibie -ex-homme politique et ex-directeur d’industrie de PT IPTN-, qui réécrit le passé à coup de mots tel un vieillard cacochyme, car cet homme sait avec un certain brio parkinsonien, il faut l’avouer, remodeler un passé qui l’a vu naitre au monde des affaires, pour récupérer avec héroïsme les succès d’antan tout érigeant une tour d’ivoire de critiques d’aujourd’hui.
On voudrait dire au bon Habibie de se souvenir des responsabilités qu’il a eu durant ses époques de troubles, fin des années 90 lorsque, sous une révolution sanglante, un peuple a écarté ce vieille escrocs-dictateur de Suharto, et ainsi de réaliser en souplesse une transition, puis d’ouvrir le chemin des élections vers l’instauration in fine d’une sorte de démocratie.
Sur ma table, une autre œuvre d’un autre auteur génial et anticipateur : Robert Silverberg, dont l’écriture lisse et dépouillée nous fait voyager vers l’ailleurs : d’un frais matin de brouillard où des tours de plusieurs kilomètres dominent un monde recroquevillé sur des désirs immédiats (les monades urbaines, bien évidemment) ; dans les jardins taillés à la française d’un régime médiévo-communiste (le château de Lord Valentin of course) ; aux confins du temps et d’un espace en perpétuelle mutation où les singularités font place à une objectivité toute humaine (les déserteurs temporels à relire) ; et surtout de propos recentrés sur l’extraordinaire et l’homme déchiré par ses angoisses(l’oreille interne, un classique).
Ce livre, dont je ne vous dirais pas le titre, commence comme cela : « Cette fois, Tom s’était senti poussé vers l’ouest par une force intérieure. Une direction qui en valait bien une autre. En allant vers le couchant, il arriverait un jour aux confins des terres et de là serait-il possible de s’élancer vers les étoiles ».
Cet après-midi, je discutais avec Monique, de cela et de bien d’autres sujets des différences entre les sociétés françaises et indonésiennes, car il est toujours du même thème que ces discussions couvrent. En buvant, un café au Sétiabudi Market, elle leva plusieurs fois la tête en croisant d’anciens collègues de business, et me rappela que ce lieu était lui-même dirigé par la femme de Fulrentio : Ruth, que j’avais rencontré quelques mois plus tôt lors d’un repas d’affaire avec Fred Maurin et Seb Ricci. Ruth avait eu la délicatesse à l’époque de ne pas se présenter mais seulement de nous saluer comme l’aurait fait une employée respectueuse. 3 mois passés, cette salutation me revient avec une certaine force, et lui donne une valeur bien plus estimable.
Ainsi, Mr Habibie, il est plus noble de pouvoir changer le futur par des actes et des gestes de qualité, que de vouloir recomposer le présent en modifiant l’Histoire et enterrant ses erreurs d’antan.
Car, nous serons toujours là pour vous les rappeler, Monsieur l’ex-Président intérimaire d’Indonésie.
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