“At any instant
All solids dissolve, no wheels revolve,
And facts have no endurance
And who knows if it is by design or pure inadvertence
That the Present destroys its inherited self-importance?”
W.H Auden “For the Time Being” 1944
Par un matin de brouillard, d’orage et de pluie, cheminant sur une mer aux rouleaux larges et pesants au sud de l’ile de Java, j’ai pour la première fois entrevue la silhouette sombre et inquiétante du grand Krakatoa. Une pluie chaude cinglait mon visage depuis les quais où nous avions embraqué quelques vivres menus, jusqu’à cette apparition redoutable entre les nuées nuageuses et plus encore aujourd’hui à la réminiscence des souvenirs de ce week-end à Carita.
Tout commença ou plutôt débuta par un long voyage qui devait nous mener dans ces terres et mers hostiles ; à Bandung, une ville fière du milieu de Java réputée pour ses jardins et ses magasins bondés les week-ends de gens de Jakarta et leurs sous accrochés à leurs vices.
A Bandung, nous étions une poignée de français engagée dans une affaire des plus risquées, où des petites mains afférées indonésiennes remplissaient nos taches quotidiennes, tandis que nous prenions des risques pas toujours calculés à livrer notre marchandise, et quelques informations en échange d’espèces trébuchantes.
Ainsi, vers 16h, ce vendredi là, nous embarquâmes dans un mini-bus Cicaganti, le sourire aux lèvres et l’espoir d’une journée réussie en mer.
Les premiers kilomètres furent rythmés par une climatisation déréglée qui glaça la troisième rangée des voyageurs.
Comme convenu, la nuit tomba bien vite vers 18h, et sur Jakarta la circulation se fit plus dense et insidieuse. Nous nous arrêtâmes le cœur lourd dans un mauvais fast-food, qui nous laissa ce gout désagréable qu’on trouve à l’habitude dans ces nourritures légèrement putréfiées après quelques jours livrées à l’étalage et aux insectes volants bleus.
Cet effet nous permit de générer du positif, c'est-à-dire du temps. Celui passé à nous restaurer alors que les travailleurs de l’ombre d’un Jakarta livré à une circulation endémique s’accrochaient à des bus crasseux, dans leurs voitures aux vitres sombres dans le sombre, à cette haine de la circulation et de la pollution que seule peut comprendre la mante religieuse prête à tuer pour sa survie. Jakarta est une ville d’insectes, qui se lovent dans les senteurs de mazout et de noir de carbone. Ici, il y a autant de pots d’échappement que d’habitants, si bien que les fabricants de tels équipements devraient être pendus haut et court.
La suite du chemin fut plus simple, et les réverbères puissants et non économes de l’autoroute nous accompagnèrent encore sur une trentaine de kilomètre avant que nous atteignîmes les premiers contreforts de la campagne, à peine éclairés par des éclairs du large, et qui me firent penser à cet œuvre formidable d’A Barrico, Océan-Mer, et de ces quelques mots par exemple qu’il faut lire vite en retenant sa respiration :
« La mer, comme un souffle, qui se mêle à la terre, à la nuit, aux sons et à la parole.
Le jazz d’une ville presque de banlieue, l’anachronisme des warungs et des senteurs pourpres.
Le dynamisme et la folie d’un groupe où chacun possède sa conscience.
Jakarta du 20ème siècle, Jakarta du 21ème, ville qui tombe. ».
Bien vite, nous prîmes peur pour notre embarcation routière Cipaganti qu’elle devienne de fortune, lorsque nous longeâmes la cote, et ses routes défoncées, ravinées par des pluies torrentielles et travaillées par la circulation des camions-usines de la grande pétrochimie. Les caillasses volaient comme les coups de massues et des cailloux gros comme le point percutaient la carlingue à la vitesse du son ; ainsi que des pièges invisibles de trous profonds et abimes risquant à tout moment de nous faire sombrer dans un autre monde.
Nous arrivâmes au final à l’hôtel Sunset vers minuit, et fumes accueilli par Epoa, le maitre des lieux.
De stature trapue, l’homme portait une casquette effilée sur laquelle on distinguait nettement, malgré l’éclairage diffus de l’hôtel, des traces graisseuses sur un logo Nike. Cette casquette cachait une figure difforme et le sourire imaginaire de lèvres ayant été ouvertes par un coup de couteau. Le gars venait sans doute de sortir de prison, car à aucun moment il ne cessa de nous dévisager d’un air de défiance et de méfiance. Lorsque Epoa se présenta, nous reculâmes tous d’un pas, frappés par une odeur de poissons pourries et vérolés que son anglais strident et inarticulé distribuait aux alentours malgré le vent du large.
A cet instant, j’éprouvai pour la première fois de ma vie un mal de mer sur terre, sans connaitre exactement la profondeur de ce malaise.
Trainant les pieds, et boitant légèrement, Epoa nous amena d’une démarche désarticulée aux chambres, ou plutôt aux cahutes spartiates qui devaient nous accueillir 2 nuits durant.
A la porte, il s’arrêta pour souffler, et s’essuya la main droite sur sa chevelure argent, puis après un sourire de circonstance, glissa une main profonde dans la poche de son pantalon, pour sortir une sorte de mouchoir craquant, et une clef à l’inverse brillante et surement visqueuse. Vite, il fit tourner la serrure 2 fois et ouvra la porte en tapotant le mur à la recherche de l’interrupteur. Avant d’allumer, nous distinguâmes des formes grosses comme des doigts s’échapper dans toutes les directions de la physique. Sans doute des cafards énormes et rapides qui s’engouffrèrent dans les recoins cachés ou vers la douche, si bien qu’à la lumière, la chambre nous parut presque propre.
Je crois qu’à cet instant, tout être sain d’esprit et lucide aurait décidé d’abandonner les lieux et de transformer ce séjour de pêche en bain de repos sur les plages magnifiques de quelque hôtel de l’autre coté de la baie. L’effet de groupe, la fatigue des routes cabossée, ce gout indéfinissable de l’aventure qui fait prendre des risques insensés nous força à rester plier dans nos convictions, et nous fit connaître le bizarre, l’étrange et aussi hélas l’inquiétant.
Illustration photo :
Une réunion d’exam à Marseille en 92-93 avec une vue de la résidence universitaire sur le quartier du hareng. Des jeunes passent, une brique vole et un pare-brise éclate.
Un cours de phylosophasse début 90 et un professeursasse qui marche sur l’estrade de droite à gauche, de gauche à droite. Maladie de terre.
Début 90, un footing en ville, dans cette bonne ville de Béziers en été en préparation physique de pré-saison. Un joueur saute sur une voiture et bondit sur le pare-brise, le capot puis le coffre. Tôle tordue.
Fin des années 80, une partie de pêche dans le port de Sète près des pinardiers, des clochards remplissent leur bidon auprès des marins pécheurs, et soudain la canne se tord en un angle fermé puis se détend en décrochage. Odeur de vin.
85 peut-être vers 19h, à la grenouillère, une partie de pêche sans fin alors que des carpes énormes passe sous le soleil. Maladie de rivière.
Et si tout cela n’était que le fruit de l’imagination.
vendredi 22 avril 2011
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