mercredi 7 avril 2010

Twist again à Bandung

Après un long sommeil de 3 mois en terre française -certaines personnes éduquées appelleront cela une hibernation-, l’heure a sonné pour remettre le pied à Bandung.
Rien n’a changé, et les minarets miaulent toujours vers 4 heures du mat ; et pourtant dans l’atmosphère sereine de cette fin de saison des pluies, une zébrure dans ce paysage serein semble modifier légèrement la perception.

Le plus simple est de remonter à 1945, où un jeune gars un peu militariste sur les bords et à la tête d’une belle milice parla de démocratie un AK47 dans une main et un kriss dans l’autre. Ces mots sonnèrent si forts que quelques années plus tard, il fut élu président d’Indonésie. Ce monsieur s’érigea en père fondateur d’une nation du haut de belles idées démocrates, laïques et touti quanti. Sukarno. Monsieur Sukarno. Ce Monsieur n’a pas fondé un business, mais infiniment mieux une nation, oui une nation. Diantre.
Et pourtant, quelques années passèrent comme une pluie dégouline un samedi les rues de Ciampelas, et des crevasses apparaissent dans ces belles fondations, et le bon Sukarnosi décide donc de lancer un nouveau concept de démocratie dirigée, en gros une petite dictature.
A cette époque, je m’en souviens encore avec émotion, on dévalait les rues de Lambang comme des chiens fous, jetait des cailloux sur les faux policiers du Ciumbuleuit, et lançait des « apa kata untuk » à la face des chinois du Setiabudi.
C’était la belle époque, et nous ne le savions pas, aveugles que nous étions au jeu politique du Ying et du Yang.

L’Indonésie change et ce n’est ni la crise, ni à cause de la concurrence exacerbée de Bell ou Sikorsky, ni celle du dollar qui baisse, ou du Yen qui ne veut pas se réévaluer, mais autre chose plus subtile dans l’atmosphère. Une zébrure vous dis-je ou comme pourrait le dire Alain Rémond qu’il ne faut pas seulement lire pour sa chronique à Marianne, mais pour ses lectures.







Le week-end dernier, les rues de Bandung étaient habituellement envahies par les effluves denses des échappements, et la circulation des mobylettes et autres vespas dévalait en flux continu tel la circulation sanguine dans un corps inerte et gonflée à coup d’hormones et de virus imbéciles. Je me rappelle avoir souri et retrouvé le Bandung puant, dégoulinant la suie, et le vacarme assourdissant des chanteurs de rues, des mendiants aux mains sales, des Hancoks crachant une fumée noire, et ses conducteurs fumant en direction d’un cancer des poumons d’un jour d’après.
Ce sourire, que l’on ne m’y méprend pas, n’est ni un sourire de joie, ni de peine, ni exprimant un quelconque sentiment, mais s’apparente à un rictus, une phase d’esprit se figeant sur un « déjà vu » qui provoque cette sensation de confort.
Alors, les nuages s’épaissirent et couvrirent l’horizon du pont de Pasteur, et le tonnerre gronda, et tout vibra et gronda de nouveau en cœur en renvoyant cet écho au plus profond des âges, des temps. Quelques regards tombèrent lorsqu’un éclair fantastique illumina la couronne du ciel entre le tunnel et la clarté sombre du volcan de Bandung au loin. Parfois, derrière certaine image, une musique pénètre l’esprit et donne un sens au banal pour le transformer, le terra-former, le sublimer et enfin lui donner un sens nouveau et inconnu.
La pluie se mit alors à tomber fort sous le pont, d’abord quelques gouttes puis un torrent.
« There is another place, another univers, another time, where, you indonesians, can live in Peace and Peaceful », un jour quelqu’un viendra, un sage au regard pénétrant, à la carcasse d’Eric Champ, à la technique de Joe Jackson dans ses meilleures versés musicaux, à la tectonique du grand Tazief capable de se réjouir face à un volcan colère ou au contraire de gronder à la facilité des siens s’attardant un peu trop sur l’ordinateur et la communication évasive au lieu de se concentrer sur l’humain et le terrain. Cet être sera étranger au pays, à la culture et à tout cercle d’influence, ce qui lui donnera la neutralité suffisante pour faire preuve de modestie et d’apprendre.
Bref, ces mots m’ont été soufflés par une vieille indonésienne, alors que les jambes trempées jusqu’aux os du genou, un torrent de boue dirigea mes pas jusqu’au Seawalk.

Je finirai par quelques mots de Jim Harrison, qu’il faut lire à travers la nature : « Stanley Kubrik était un homme fascinant qui, à son grand dégout et malgré tous ses efforts, n’a pas réussi à m’apprendre à jouer aux échecs. Il avait toujours un journal coincé dans son blouson rouge à la James Dean qui ne convenait absolument pas à sa silhouette massive. Au moindre trou dans la conversation, il sortait ce journal pour le lire même si, comme je l’ai remarqué un jour, ledit journal datait parfois d’une semaine ».

Ainsi, l’Indonésie n’a pas rendu l’âme, et malgré tout ici les agneaux dansent avec les loups, et l’inverse aussi, lorsque des grandes Cadillac noires dévalent les rues, et les nantis aux lunettes et au pardessus noirs lancent des business comme on lance une pierre en l’air.

Et, pourtant une zébrure, il y a une zébrure dans le ciel.





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